Œuvres ouvertes

Le Chenil (24)

...

Ivan se taisait et me regardait, l’air mystérieux, comme s’il avait lu dans mes pensées. Il m’avait parlé plusieurs fois de ce pays de l’autre côté des plaines dont la capitale était située à quelques kilomètres de la frontière avec le nôtre, une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants, m’avait-il dit, et ce jour-là au square il m’en reparlait, cherchant les noms de ce pays et de cette ville sans les retrouver, me demandant si je les connaissais, mais non, je ne les connaissais pas, je les avais entendus il y avait longtemps, puis les avais oubliés, comme tout ce qui concernait la géographie et l’histoire de nos pays voisins, et jamais je n’avais appris l’une de leur langue, et jamais je n’avais quitté cette ville où j’étais né, alors à quoi bon s’intéresser à ce qui se passait si loin de nous, à l’étranger, ou, comme on disait ici, au-delà des plaines ? Les chiens étaient venus, d’autres venaient, et il en viendrait d’autres : c’est tout ce que nous savions, Ivan et moi, c’est tout ce que nous voulions savoir en vérité, et pourtant ce que j’avais vu dans l’un des yeux du doberman et ce que je revoyais chaque nuit ne cessait de me hanter, ne cessait de revenir, il suffisait que je voie un chien qui ressemblait au doberman (ou bien était-ce lui ?) pour que surgissent des images de la plaine et de cette ville que les chiens avaient dû fuir après une catastrophe lors de laquelle tous les habitants étaient morts, les images de cette catastrophe variaient, parfois les habitants étaient exécutés par les soldats d’une armée étrangère qui allaient de maison en maison, d’autres fois c’était un cataclysme qui détruisait tout, il suffisait que je voie un chien qui ressemblait au doberman pour que ces images m’envahissent, images douloureuses, images infernales que je ne pouvais empêcher de surgir ni effacer, elles restaient en moi, elles vivaient en moi, revenant à chaque fois que je voyais un chien noir qui ressemblait au doberman (et qui était peut-être vraiment le doberman, c’est ce que je me disais à chaque fois quand j’en voyais un, l’observant longtemps et fixant son regard pour tenter de plonger dans son oeil), pourtant qu’avais-je à voir avec cette histoire, moi qui n’avais jamais été dans cette ville de l’autre côté de la frontière, moi qui n’étais même pas allé au-delà de la forêt qui entoure la ville, en quoi étais-je concerné par tous ces chiens qui affluaient vers notre ville et peu à peu l’envahissaient, provoquant toujours plus de peur et de colère chez les habitants, d’insupportables vieux pour la plupart ?



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L’auteur

Première mise en ligne le 20 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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