Œuvres ouvertes

Le Chenil (27)

...

Il arrivait toujours un moment où, profondément endormi et parcouru par tout ce que j’avais vu et entendu les derniers jours et les dernières semaines, je sentais un léger picotement dans l’un de mes bras, puis ce n’était plus un picotement mais une série de petites piqûres, comme si quelqu’un s’amusait à me piquer la peau avec une aiguille, enfin cela devenait plus fort, c’était comme des griffes qui sans s’enfoncer dans ma chair passaient sur la peau de l’un de mes bras (sans doute celui qui était hors des draps), des griffes dont la pression étaient de plus en plus fortes et qui en vérité me labouraient la peau de plus en plus vite, j’ouvrais alors les yeux effrayé et je la voyais, la mère, c’était bien elle — et qui pouvait-ce être sinon la mère ? (peut-être avais-je cru un très court instant que les chiens étaient revenus en plein jour) —, c’était la mère qui pour me punir d’avoir dormi en plein jour tandis qu’elle était allée en ville cherchait à me réveiller de la manière la plus désagréable et la plus douloureuse possible (elle aimait aussi me presser les yeux de ses doigts jusqu’à ce que je me réveille en hurlant, ou bien encore me donner une série de coups de pied dans les côtes en espérant me faire tomber du lit, ce qui n’arrivait jamais car j’étais trop lourd) et qui déjà se mettait à gueuler dans ma chambre, comme chaque matin. Oui, c’était ainsi chaque matin, chaque matin la mère rentrait dans la maison sur la pointe des pieds, chaque matin elle montait les escaliers sur la pointe des pieds (faisait-elle alors attention à ne pas tenir la rampe mal fixée au mur et qui grinçait quand on s’y tenait ?), chaque matin elle marchait, toujours sur la pointe des pieds, dans le couloir tout en retenant son souffle, chaque matin elle entrait dans ma chambre en veillant à ne pas faire grincer la poignée de la porte, chaque matin elle s’approchait de mon lit, chaque matin elle se tenait quelques secondes devant moi avant de m’attaquer, haletante (mais tâchant de ne pas me réveiller pour que la surprise soit complète), choisissant le point du corps qu’elle allait frapper, réfléchissant parfois un long moment sans bouger, jouissant déjà à l’avance du coup qu’elle allait me porter. Certains jours je ressentais ce picotement dans l’avant-bras, picotement qui remontait jusqu’à l’épaule, picotement que je ressentais dans tout le bras et non sur le bras, pas sur la peau mais dans la chair, comme si les griffes de la mère avaient pénétré en moi et parcouraient tout mon bras, le labouraient et le déchiraient de l’intérieur, comme si ses griffes m’habitaient en vérité, faisaient partie de moi et se réveillaient à ce moment de la journée pour continuer à me labourer et à me déchirer tout au long de la journée et même pendant la nuit, ce qui expliquait peut-être mes insomnies, d’autres jours c’étaient les yeux qu’elle décidait d’attaquer, ou bien le ventre ou bien les côtes, selon son humeur, selon son désir qui s’agissant de me donner des coups était insatiable.



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L’auteur

Première mise en ligne le 24 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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