Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Chenil (28)

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Profondément endormi je n’entendais pas la mère venir dans ma chambre, mais en revanche, tout en gardant les yeux fermés, je la sentais venir, car même endormi je restais aux aguets, même endormi je continuais à flairer toute intrusion dans ma chambre, ce que j’avais sans doute appris à faire en attendant les chiens chaque nuit les yeux fermés, allongé dans mon lit, guettant non pas le bruit de leurs pas dans les escaliers puis dans le couloir, mais leur odeur, leur odeur de vase mêlée à celle de la charogne sur laquelle ils s’étaient roulés jusqu’à ce que leurs poils soient huilés de sa substance, chaque nuit je sentais les chiens venir et désormais j’étais capable de sentir la mère venir chaque matin, flairant même endormi tout ce que se passait autour de moi, aux aguets toujours, mais sans me servir de mes oreilles, non, juste de mon nez, mon nez que je tenais toujours dressé même endormi, car je dormais sur le dos, mon nez qui restait toujours actif, devenu hypersensible à la moindre odeur, si bien qu’en gardant les yeux fermés je pouvais faire croire à la mère que je ne l’avais pas vue ni entendue venir alors que je l’avais sentie venir, oui, je savais qu’elle était là, devant mon lit, à un mètre de moi, en train de réfléchir au coup qu’elle allait me porter, jouissant d’avance. C’était son haleine fétide qui m’avait permis de la repérer dès son entrée dans la chambre, odeur que je connaissais depuis l’enfance car elle ne s’était jamais occupée de faire soigner ses dents qu’elle avait fortement cariées, ce qui devait la faire souffrir depuis des années, les dents avaient fini par pourrir, causant cette haleine insupportable qui était un calvaire quand elle s’approchait de moi (jamais évidemment pour m’embrasser, mais pour me gueuler dessus), si bien qu’à chacune de ses crises je redoutais ces moments où elle s’approchait de moi et ouvrait sa bouche : cette odeur infecte, je la connaissais en effet depuis longtemps, et j’étais déjà capable de la flairer à plusieurs mètres, comme un souffle qui pourrissait toute l’atmosphère de la pièce, qui rendait sa propre respiration insupportable car il fallait inhaler l’air vicié par l’haleine pourrie de la mère (je me retenais donc de respirer quand elle entrait dans la chambre, et espérais qu’elle n’ouvrirait plus la bouche et continuerait, même haletante, à respirer par le nez afin que je ne l’entende pas). Ses dents pourries devaient sans aucun doute la tourmenter, et faisant semblant de dormir tandis qu’elle réfléchissait au coup qu’elle allait me donner, je réfléchissais de mon côté à ses douleurs dentaires qui expliquaient certainement sa grande nervosité, ses colères soudaines provoquées par n’importe quoi et avant tout par moi, par ma simple présence, par le moindre geste que je faisais ou la moindre chose que je disais.



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L’auteur

Première mise en ligne le 25 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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