Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Chenil (29)

...

Si elle était si irritable, c’est parce qu’elle souffrait, me disais-je en pensant à elle qui s’apprêtait sans doute à me donner un sale coup vu qu’elle prenait son temps pour réfléchir, ce qui en général n’augurait de rien de bon, si elle était si irritable, c’est parce qu’elle souffrait non seulement de ses dents mais de tout son corps, car il semblait bien que tout son corps la faisait souffrir, son dos, ses jambes, ses bras, sa tête, tout la faisait souffrir et en effet elle se plaignait de ses douleurs tout au long de la journée, gémissant, se tenant un point du corps, s’asseyant incapable de continuer à marcher, m’insultant parce que je m’approchais d’elle pour lui demander ce qui n’allait pas : fous-moi le camp bon à rien, oui, je faisais des efforts constants pour ne pas réagir à sa violence conscient qu’elle était malade, que tout son corps et surtout ses nerfs étaient atteints, que tout l’ébranlait, l’irritait, la bouleversait, et qu’au fond elle n’y pouvait rien. Je l’entendais respirer, je sentais sa sale odeur, je pensais à elle et à tous ses maux — causes chez elle de tant d’angoisse — en me disant qu’elle n’ignorait pas que j’avais repéré sa présence et que je faisais semblant de dormir, était-ce un jeu entre nous, elle attendant de me frapper, moi attendant qu’elle me frappe, tous deux d’accord au fond pour que cette scène de violence quotidienne ait lieu, la question étant de savoir pour elle comme pour moi où elle allait frapper, elle savait évidemment que j’étais réveillé et que je l’avais attendue comme j’avais attendu les chiens pendant la nuit, elle savait que mon odorat s’était développé, que je pouvais désormais flairer n’importe quelle odeur à plusieurs mètres de distance, elle savait que je me demandais à quel endroit elle allait frapper et sans doute voulait-elle me surprendre avec un coup nouveau, à un endroit de mon corps inhabituel, ou peut-être pour me surprendre allait-elle contre toute attente me frapper à un point habituel, peut-être allait-elle par exemple me griffer un bras comme elle aimait le faire visiblement, peut-être allait-elle tenter de me griffer encore plus fort et ainsi renforcer en moi la douleur d’être griffé non pas à la surface de ma chair mais dans tout mon corps, comme labouré par ses griffes qui me semblaient chaque jour un peu plus fortes, oui, elle savait que je faisais semblant de dormir et que les yeux fermés je l’observais, était-ce pour ça qu’elle ne frappait pas encore, cherchant peut-être à me démasquer, elle savait parfaitement que j’avais attendu cet instant, qu’en écoutant Ivan endormi parler des chiens c’était encore à elle que je pensais, à ce qu’elle pouvait bien faire en ville, elle savait qu’écoutant Ivan je l’avais vue en ville en train d’exciter les vieux, de les pousser à manifester devant le Conseil, et si elle était venue une nouvelle fois c’était pour me punir de mes mauvaises pensées — qui étaient tout à fait justes, je devais en avoir confirmation plus tard,— je soulevais un peu une paupière et voyais ses poings serrés trembler, ses poings qui se dressaient et avec lesquels elle commençait à me frapper le visage (elle avait donc choisi le visage) que je couvrais de mes propres mains pour le protéger, elle hurlait espèce de sale chien, lève-toi, fous-moi le camp ! et alors au lieu d’obéir je restais couché les mains contre mon visage qu’elle continuait à frapper en hurlant, je savais qu’il fallait la laisser, qu’elle se libérait un peu de son angoisse, je savais que malade comme elle l’était me frapper comme elle le faisait la calmerait, je la laissais donc frapper un bon moment jusqu’à ce que elle s’assoie à côté de moi sur le lit, haletante, épuisée, murmurant encore espèce de sale chien, lève-toi, fous-moi le camp.



Page suivante
Lire depuis le début
Lire la présentation.
Lire le récit dans la webliothèque
L’auteur

Première mise en ligne le 26 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)