Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (30)

...

Je finissais par me lever et la mère me suivait partout où j’allais, elle n’entrait quand même pas dans les toilettes avec moi mais restait devant la porte, elle entrait en revanche avec moi dans la salle de bain et me donnait quelques coups pendant que je me déshabillais tout en me reprochant de ne pas aller travailler, de ne rien faire de mes journées à part rester au lit et traîner dans les rues, peu importait à ses yeux que tous les jeunes de la ville soient sans travail, et Ivan, et Ivan alors ? hurlait-elle comme si elle avait soudain repris des forces, ce à quoi je répondais tout bas, sans espoir de la convaincre, qu’Ivan était une exception, qu’Ivan était le premier du quartier à avoir été embauché par le Conseil suite au décès de l’un des employés du cimetière (car ici on n’obtenait un emploi que lorsqu’un actif mourait, ce qui était rare, les gens vivant extrêmement vieux et travaillant jusqu’au dernier jour), mais elle continuait à se plaindre de moi, je n’écoutais même plus, je n’entendais même plus la tête sous l’eau de la douche pendant qu’à côté elle essayait de parler plus fort, mais en vain car après la première crise matinale dans la cuisine puis celle de ma chambre elle n’avait plus de voix, si bien qu’elle finissait par parler toute seule à voix basse dans un coin de la salle de bain, assise sur le radiateur près de la fenêtre, murmurant des choses du genre : tu ne fais rien pour nous sortir de là, les chiens vont finir par entrer et nous boufferont, j’étais déjà sorti de la douche et je recommençais à entendre ses jérémiades, à devoir les supporter dans chaque pièce où j’allais, mais j’avais l’habitude, elles étaient devenues un bruit de fond auquel je ne faisais plus guère attention, quoiqu’il m’arrivait de tendre l’oreille quand elle disait quelque chose de nouveau, notamment cette phrase qui m’avait marqué : tu vas voir, je vais te trouver une place, moi, tu seras obligé de t’en occuper des chiens. En fait ce n’était pas la première fois que j’entendais la mère dire que j’allais devoir m’occuper des chiens, cela revenait sans cesse dans sa bouche depuis que la peur des chiens s’était propagée dans la ville et surtout chez la mère qui semblait totalement paniquée par cette invasion (alors qu’en vérité elle l’avait toujours souhaitée, qu’elle avait même prié pour que les chiens viennent enfin et qu’elle se réjouissait de leur présence de plus en plus manifeste dans les rues, allant jusqu’à échauffer les esprits des passants du centre-ville chaque matin), et j’avais fini par comprendre qu’elle rêvait de m’envoyer au chenil, chenil dont j’ignorais l’existence tout d’abord, n’ayant aucun souvenir de ces sorties du dimanche qui remontaient à mon enfance lors desquelles la mère m’emmenait au cimetière de la colline où se trouvait la tombe de sa propre mère avant d’aller avec moi au chenil (enfin c’est ce qu’elle allait bientôt me raconter, sans que je puisse savoir si cette histoire était vraie, car je la voyais difficilement se recueillir sur la tombe de qui que ce soit, l’aspect le plus crédible de cette histoire étant la visite du chenil où était d’ailleurs peut-être né chez elle ce désir que les chiens viennent un jour envahir notre ville), j’avais fini par comprendre que s’occuper des chiens signifiait en vérité être employé au chenil, car j’avais raconté à Ivan ce que ne cessait de répéter la mère et il avait aussitôt pensé au chenil devant lequel il était passé un jour lors d’une marche autour de la ville, un vieux chenil sur la colline de l’est, m’avait-il dit, très peu fréquenté, il doutait en effet qu’il y ait encore beaucoup de chiens dans ce vieux chenil, ajoutant aussitôt que son passage remontait à plusieurs mois, qu’il n’y était pas repassé depuis que l’invasion avait commencé, la mère en savait donc plus à ce sujet qu’Ivan alors qu’elle ne quittait jamais le quartier plus d’une heure ou deux pour aller au centre-ville, pas assez longtemps pour pouvoir monter sur la colline de l’est, voir le chenil et revenir.



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L’auteur

Première mise en ligne le 16 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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