Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (31)

...

Avait-elle eu des contacts avec le chenil, avait-elle des contacts réguliers avec le chenil qui lui permettaient d’en parler comme si elle était au courant de ce qui se passait et d’y faire allusion de plus en plus fréquemment quand elle me parlait ou plutôt quand elle me hurlait dessus en m’insultant et le plus souvent en me frappant, les moments où elle en parlait étant en vérité quand elle avait fini de me hurler dessus de m’insulter et de me frapper, quand à bout de forces elle s’asseyait quelque part, le corps rompu, la voix brisée, murmurant quelques mots où il était question — encore de manière voilée — du chenil et des chiens dont j’allais devoir m’occuper, puis mystérieusement elle ajoutait parfois : tu crois les connaître les chiens, tu vas avoir des surprises, pensant certainement à la venue des chiens chaque nuit dans ma chambre pour cette étrange cérémonie à laquelle j’avais fini par m’habituer, elle savait donc, elle savait que les chiens venaient me rendre visite, c’était d’ailleurs elle qui leur ouvrait la porte de la maison chaque nuit, les accueillait et les menait jusqu’à ma chambre, l’avais-je oublié, ces quelques mots qu’elle prononçait malgré elle sans doute, trop épuisée, la trahissaient, si elle parlait ainsi des chiens dont j’allais m’occuper c’était uniquement parce qu’elle était en contact avec le chenil et que le chenil était la suite logique des cérémonies nocturnes, il y avait un lien entre les nuits dans ma chambre livré aux chiens noirs menés par le doberman et les journées au chenil qui m’attendaient, la mère faisait le lien, c’est la mère qui secrètement, par je ne sais quelles voies, me menait au chenil, je voyais déjà la colline de l’est où je n’étais encore jamais allé malgré ce que la mère racontait sur nos sorties du dimanche quand j’étais enfant, mensonge, encore un mensonge de la mère experte dans l’art de mentir, la mère mentait toujours, la mère racontait n’importe quoi, que savait-elle en vérité du chenil, et pourtant elle avait des contacts avec le chenil, mensonge, elle ne savait rien du chenil et n’y connaissait rien, alors comment pouvait-elle avoir eu raison malgré tout : contrairement à ce qu’Ivan avait dit après être passé devant le chenil quelques mois auparavant il n’était nullement à l’abandon, le Conseil y avait fait installer de nouvelles cages, avait fait rehausser les murs d’enceinte, avait aussi organisé des patrouilles nocturnes dans la ville et engagé du personnel, la mère le savait, la mère mentait et inventait toute cette histoire, il aurait suffi que je m’éloigne d’elle, que je la quitte et que je quitte la maison pour que son histoire de chenil s’arrête là, mais je restais auprès d’elle, j’étais incapable de l’abandonner même s’il m’arrivait souvent de la détester pour tout ce qu’elle me faisait subir, et je continuais à l’écouter m’insulter, et je continuais à supporter ses coups, et je continuais à l’écouter murmurer à côté de moi : tu vas voir, c’est les chiens qui vont s’occuper de toi, murmurer si bas, si bas, qu’il fallait que je me penche sur elle pour l’entendre. A l’écouter elle était en contact permanent avec le chenil, elle savait ce qui s’y passait, elle savait qu’une patrouille avait commencé à circuler la nuit dans la ville pour ramasser les chiens, elle savait à quelle heure cette patrouille venait déposer les chiens au chenil chaque matin, la mère était de plus en plus précise, elle murmurait des noms d’employés que je ne notais pas et oubliais, elle semblait même parler avec eux, leur signaler des chiens dans telle ou telle rue, elle ne cessait de mettre sa main près de l’oreille comme si elle avait tenu un téléphone et parlait avec quelqu’un du chenil, ce qu’elle faisait à chaque fois qu’elle avait fini de me donner une série de coups et de m’insulter, mensonges, histoires inventées par sa cervelle malade pensais-je fâché par ce qui ressemblait à un délire, allais-je donc essayer moi-même d’appeler le chenil pour vérifier ce que murmurait la mère devant moi visiblement pour que je l’entende, tu ne vas pas tarder à recevoir une lettre, lançait-elle en me fixant droit dans les yeux, ta vie de fainéant c’est bientôt fini, ajoutait-elle comme une menace, je l’écoutais sans croire vraiment à ce qu’elle me disait, pourtant je commençais à voir le chenil et les chiens qu’on y enfermait, j’y pensais, je ne cessais d’y penser jour après jour, nuit après nuit, me demandant ce que devenaient les chiens une fois mis en cage, n’était-ce pas des dizaines voire des centaines qu’on enfermait ainsi au chenil jour après jour, et puis la mère mentait-elle vraiment à propos du chenil alors qu’elle avait dit vrai au sujet du nombre toujours plus important de chiens qui parcouraient les rues et les hantaient nuit après nuit, n’y avait-il pas en effet un risque d’invasion, les chiens n’étaient-ils pas devenus plus agressifs d’après Ivan qui traversait la ville chaque matin, les gens n’avaient-ils pas manifesté devant le Conseil demandant exigeant plutôt que le problème des chiens soit réglé, le Conseil n’avait-il été obligé de mettre en place cette patrouille nocturne qui circulait dans un camion et capturait les chiens, avais-je donc un autre choix que celui d’écouter la mère qui, même enfermée chez elle, semblait savoir tout ce qui se tramait et prévoir même ce qui allait arriver, c’est-à-dire le pire ?



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L’auteur

Première mise en ligne le 29 septembre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

Messages

  • Je vois de plus en plus
    ce texte mis en scène
    en une lecture dans un décors
    de musiques bruitées et d’images mouvantes.

    Ce texte qui s’enfle
    au fur et à mesure de ses "chapitres"
    et que l’on sent
    (ses chiens, la mère, l’angoisse des vieux, des rues elles-même)
    envahir progressivement une scène, une salle, ...

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