Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (34)

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De la lettre je n’avais pu lire que l’en-tête mais pas le contenu, pendant que je descendais les escaliers de la cave poussé par la mère je lui demandais de pouvoir lire la lettre mais au lieu de me la donner elle me bourrait le dos de coups de pied pour que j’avance en recommençant à m’injurier, tu vas aller au Conseil criait-elle, hors de question que je continue à te nourrir fainéasse, dans la même scène des escaliers qui se répétait chaque nuit après le passage des chiens je lui demandais de pouvoir lire la lettre mais elle l’avait aussitôt pliée et mise dans le tiroir du buffet où elle mettait aussi ses cahiers couverts de ligne illisibles que j’avais essayé en vain de déchiffrer, mais maintenant elle me poussait à coups de poing et de pied dans les escaliers de la cave et malgré ma grande taille et ma force je lui obéissais, je descendais une à une les marches qui menaient à cette cave où il m’était souvent arrivé de venir me réfugier quand j’étais enfant pour échapper aux brimades de la mère qui me retrouvait tout le temps, allais-je encore prendre des coups de canne ou d’autres instruments est-ce que la mère avait encore la force pour ça mes cris seraient-ils encore étouffés par la profondeur de la cave ou bien ne les supporterais-je plus et alors je me rebifferais pour la première fois de ma vie, toutes ces questions s’entremêlaient dans ma tête pendant que la mère y donnait de violents coups de poing pour que je continue à avancer alors que j’étais accroché à la rampe de l’escalier en la suppliant de me montrer la lettre, scène qui se répétait chaque nuit avec quelques variantes comme ce moment où la mère n’en pouvant plus de ma résistance et de mes cris qui commençaient à ressembler à ceux de l’enfance remontait au salon et revenait avec la lettre qu’elle me tendait, et là je m’asseyais sur une marche pour la lire, mais à vrai dire cette variante est restée floue dans mon esprit vague souvenir qu’y avait-il dans la lettre je ne saurais dire exactement, toujours l’en-tête Service des déchets / gestion de l’errance animale, ça, ça revenait chaque nuit, et il y avait même des nuits où je distinguais quelques mots quelques morceaux de phrases de la lettre mais ils disparaissaient aussitôt et il ne me restait plus que le souvenir d’une convocation qui m’était adressée, je devais me rendre au Conseil où l’on m’informerait de ma nomination à un poste qui n’était pas spécifié (mais la mère qui me griffait le bras pendant que je lisais ne cessait de répéter que j’allais être nommé au chenil, ce que semblait bien confirmer l’en-tête de la lettre), chaque phrase que je lisais semblait avoir été écrite à l’encre invisible à peine avais-je lu un mot qu’il s’effaçait déjà, pas seulement du papier mais aussi de ma mémoire, à la fin je n’avais retenu aucune information précise aucun détail de la lettre sinon que je devais me rendre aussitôt au Conseil alors que dans un autre rêve la mère avait parlé du jour suivant, en bas des escaliers la mère me prenait par la main (presque tendrement, ce qui me paraissait inouï dans cette cave où avaient eu lieu tellement de scènes de violence autrefois) et me tirait vers l’un des murs du fond devant lequel avaient été entassés quantité de déchets que la mère avait refusé de jeter, préférant les conserver pour je ne sais quelles raisons, il y avait là une vieille machine à laver, des pneus de voiture, un bureau dont le bois avait fini par moisir dans cette cave humide, des malles de vêtements également moisis, quantité d’ustensiles de cuisine jetés là à même le sol complètement rouillés pour la plupart, tous les objets cassés ou les machines hors d’usage étaient gardés dans ce coin obscur de la cave où je n’allais jamais mais où je retrouvais parfois la mère agenouillée comme devant un trésor, dans le rêve je la voyais se jeter sur un premier rempart de cartons qu’elle renversait violemment pour se frayer un passage au milieu de la masse des déchets, sans aucun effort elle tirait ensuite la machine à laver puis un frigo qui devaient bien peser le double de son poids, alors munie d’une lampe torche elle éclairait la trouée sombre et m’ordonnait de me pencher pour regarder ce qu’il y avait en-dessous : à ma grande stupéfaction je découvrais une petite porte dans le bout de mur dégagé, une toute petite porte en métal rouge vers laquelle je me sentais poussé car la mère avait commencé à me donner des coups de pied dans le cul pour que j’avance, à quatre pattes cette fois-ci le passage étant si étroit que j’avais du mal à m’y glisser, tu vas l’ouvrir cette porte hurlait la mère alors que je restais sans bouger la face écrasée contre le métal froid, après quelques minutes à manipuler la poignée j’arrivais à ouvrir la porte coincée dans le chambranle et tombais mains en avant sur un sol humide la mère qui gueulait derrière moi fonce mon grand, va chercher ce job !



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L’auteur

Première mise en ligne le 2 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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