Œuvres ouvertes

Le Chenil (35)

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Le plus souvent ce n’était pas des mots d’encouragement que la mère m’adressait avant de claquer la porte derrière moi, mais évidemment quelques-unes de ses injures préférées, comme si elle avait été soulagée de m’avoir foutu dehors, même si je n’étais pas dehors mais dans un trou où je ne voyais rien, car bien sûr la mère ne m’avait pas donné sa lampe torche, j’étais couché sur de la terre humide et quand je redressais la tête je me cognais à du béton, il me fallait donc ramper ce qui se répétait plusieurs nuits de suite, à chaque fois la même scène de la mère qui me poussait dans ce trou sombre après avoir dégagé un passage dans sa masse de déchets et m’avoir forcé à ouvrir la porte métallique rouge, à chaque fois ce moment où la mère claquait la porte violemment derrière moi soit en m’encourageant soit en m’insultant, ensuite je devais ramper dans une galerie creusée semble-t-il sous les fondations en béton de la maison et d’autres maisons voisines, ramper, ramper et encore ramper sans pouvoir lever la tête ni rien voir, je ne pouvais qu’avancer sentant l’humidité de la terre directement sous mon visage imprégner mes vêtements et tout mon corps, ramper comme un rat sous la terre, ramper pendant toute une nuit pendant toutes les nuits où se répétait le même rêve mais ce n’était jamais le même rêve, certaines nuits je distinguais une petite lumière au bout de la galerie qui semblait avoir été creusée tout droit, à force de ramper et d’avancer je me sentais saisi par une angoisse, celle de quitter le quartier dont je n’étais pas sorti depuis des années, depuis au moins une dizaine d’années, pour me rendre au Conseil qui était à l’autre bout de la ville, je m’angoissais aussi en entendant du bruit au-dessus sans doute la circulation des quelques voitures de la ville, des pas aussi, des pas saccadés, peut-être ceux des chiens car il me semblait qu’on courait et qu’on était plusieurs à courir, des enfants ou des chiens, mais pourquoi des enfants auraient-ils couru dans les rues à cette heure de la nuit, mais était-ce bien la nuit, si je rêvais la nuit il était bien possible que je sois en train de ramper sous terre en plein jour, et à quelle heure avais-je rendez-vous au Conseil d’ailleurs, rampant j’avais le temps de réfléchir à tout cela, rampant j’avais aussi le temps de réfléchir à ce que j’allais bien pouvoir raconter à la Conseillère pour qu’elle renonce à me nommer au chenil, le silence et l’obscurité de la galerie même humide étaient propices à cette réflexion, il m’arrivait même de m’arrêter de ramper pour réfléchir plus profondément à telle ou telle possibilité, il me semblait qu’endormi et rêvant je n’avais jamais aussi bien réfléchi que dans cette galerie sombre et humide et une nuit j’envisageais même d’y rester, de m’y établir définitivement, cultivant l’espoir que la mère accepterait cette solution, ce qui était peu probable, car elle avait besoin de moi. J’étais certes couché sous terre dans l’obscurité et sur un sol humide, situation peu confortable à vrai dire, mais je n’avais plus la mère derrière moi qui me bourrait le dos de coups de poing et pas encore la Conseillère face à moi qui, j’en étais sûr désormais, connaissait la mère, avait dû subir des pressions de la mère pour qu’elle me convoque et me donne ce poste au chenil, je n’avais ni l’une ni l’autre sur le dos, et les chiens non plus n’étaient pas là, jamais ils ne me retrouveraient dans ce sinistre boyau souterrain, jamais ils n’auraient l’idée de creuser si profond dans un jardin pour me retrouver, j’étais libre en somme, il avait fallu que je m’enterre ici pour être libre et je savourais cette liberté un bon moment sans avancer, n’ayant aucune envie de continuer à ramper pour me retrouver entre les mains de la Conseillère qui n’était qu’un pion de la mère, comment s’étaient-elles connues je n’en avais aucune idée, peut-être la mère avait-elle appris la création de ce bureau de gestion de l’errance animale un jour qu’elle manifestait devant le Conseil, peut-être était-elle allée parler à la Conseillère, peut-être avaient-elles conclu un marché ensemble, mais lequel je l’ignorais, enfoui sous terre immobile alors qu’il m’arrivait de discerner une petite lumière au fond de la galerie qui aurait pu me pousser à avancer je n’avançais pas, je ne bougeais pas, je respirais à peine dans l’espoir que l’on m’oublie, qu’on me laisse enterré ici, qui donc viendrait me chercher ici, la mère en était bien capable à vrai dire désespérant de ne pas me voir revenir du Conseil par le même chemin, sans doute attendait-elle dans la cave devant la porte que je revienne, mais je n’avançais pas, je respirais à peine, sentant des insectes me passer sur le corps parce qu’eux voulaient avancer, il arrivait même que mon nez soit chatouillé par ce qui devait être la queue d’un rat, oui, il devait y avoir des rats dans cette galerie, mais je ne voyais rien, je sentais qu’on vivait à côté et autour de moi, je sentais que cette vie animale avançait tandis que moi j’étais immobile, savourant ma liberté souterraine, incapable d’y renoncer.



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L’auteur

Première mise en ligne le 3 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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