Œuvres ouvertes

Des livres / Montaigne

On continue la relecture de Montaigne, ici le commencement du chapitre 10 du second livre des Essais, à partir de la récente édition de la Pléiade (2007) et les mêmes pages en numérique (La Page de Trismégiste).

Où l’on découvre la façon de lire de Montaigne : "...car j’ay un esprit primsautier : Ce que je ne voy de la premiere charge, je le voy moins en m’y obstinant. Je ne fay rien sans gayeté : et la continuation et contention trop ferme esblouït mon jugement, l’attriste, et le lasse. Ma veuë s’y confond, et s’y dissipe. Il faut que je la retire, et que je l’y remette à secousses".

Je ne fay point de doute, qu’il ne m’advienne souvent de parler de choses, qui sont mieux traictées chez les maistres du mestier, et plus veritablement. C’est icy purement l’essay de mes facultez naturelles, et nullement des acquises : Et qui me surprendra d’ignorance, il ne fera rien contre moy : car à peine respondroy-je à autruy de mes discours, qui ne m’en responds point à moy, ny n’en suis satisfaict. Qui sera en cherche de science, si la pesche où elle se loge : il n’est rien dequoy je face moins de profession. Ce sont icy mes fantasies, par lesquelles je ne tasche point à donner à connoistre les choses, mais moy : elles me seront à l’adventure connues un jour, ou l’ont autresfois esté, selon que la fortune m’a peu porter sur les lieux, où elles estoient esclaircies. Mais il ne m’en souvient plus. Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle retention. Ainsi je ne pleuvy aucune certitude, si ce n’est de faire connoistre jusques à quel poinct monte pour ceste heure, la connoissance que j’en ay. Qu’on ne s’attende pas aux matieres, mais à la façon que j’y donne. Qu’on voye en ce que j’emprunte, si j’ay sçeu choisir dequoy rehausser ou secourir proprement l’invention, qui vient tousjours de moy. Car je fay dire aux autres, non à ma teste, mais à ma suite, ce que je ne puis si bien dire, par foiblesse de mon langage, ou par foiblesse de mon sens. Je ne compte pas mes emprunts, je les poise. Et si je les eusse voulu faire valoir par nombre, je m’en fusse chargé deux fois autant. Ils sont touts, ou fort peu s’en faut, de noms si fameux et anciens, qu’ils me semblent se nommer assez sans moy. Ez raisons, comparaisons, argumens, si j’en transplante quelcun en mon solage, et confons aux miens, à escient j’en cache l’autheur, pour tenir en bride la temerité de ces sentences hastives, qui se jettent sur toute sorte d’escrits : notamment jeunes escrits, d’hommes encore vivants : et en vulgaire, qui reçoit tout le monde à en parler, et qui semble convaincre la conception et le dessein vulgaire de mesmes. Je veux qu’ils donnent une nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu’ils s’eschaudent à injurier Seneque en moy. Il faut musser ma foiblesse souz ces grands credits. J’aimeray quelqu’un qui me sçache deplumer : je dy par clairté de jugement, et par la seule distinction de la force et beauté des propos. Car moy, qui, à faute de memoire, demeure court tous les coups, à les trier, par recognoissance de nation, sçay tresbien connoistre, à mesurer ma portée, que mon terroir n’est aucunement capable d’aucunes fleurs trop riches, que j’y trouve semées, et que tous les fruicts de mon creu ne les sçauroient payer. De cecy suis-je tenu de respondre, si je m’empesche moy-mesme, s’il y a de la vanité et vice en mes discours, que je ne sente point, ou que je ne soye capable de sentir en me le representant. Car il eschappe souvent des fautes à nos yeux : mais la maladie du jugement consiste à ne les pouvoir appercevoir, lors qu’un autre nous les descouvre. La science et la verité peuvent loger chez nous sans jugement, et le jugement y peut aussi estre sans elles : voire la reconnoissance de l’ignorance est l’un des plus beaux et plus seurs tesmoignages de jugement que je trouve. Je n’ay point d’autre sergent de bande, à renger mes pieces, que la fortune. A mesme que mes resveries se presentent, je les entasse : tantost elles se pressent en foule, tantost elles se trainent à la file. Je veux qu’on voye mon pas naturel et ordinaire ainsi detraqué qu’il est. Je me laisse aller comme je me trouve. Aussi ne sont ce point icy matieres, qu’il ne soit pas permis d’ignorer, et d’en parler casuellement et temerairement. Je souhaiterois avoir plus parfaicte intelligence des choses, mais je ne la veux pas achepter si cher qu’elle couste. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n’est rien pourquoy je me vueille rompre la teste : non pas pour la science, de quelque grand prix qu’elle soit. Je ne cherche aux livres qu’à my donner du plaisir par un honneste amusement : ou si j’estudie, je n’y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre.

Has meus ad metas sudet oportet equus.

Les difficultez, si j’en rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles : je les laisse là, apres leur avoir faict une charge ou deux. Si je m’y plantois, je m’y perdrois, et le temps : car j’ay un esprit primsautier : Ce que je ne voy de la premiere charge, je le voy moins en m’y obstinant. Je ne fay rien sans gayeté : et la continuation et contention trop ferme esblouït mon jugement, l’attriste, et le lasse. Ma veuë s’y confond, et s’y dissipe. Il faut que je la retire, et que je l’y remette à secousses : Tout ainsi que pour juger du lustre de l’escarlatte, on nous ordonne de passer les yeux pardessus, en la parcourant à diverses veuës, soudaines reprinses et reiterées. Si ce livre me fasche, j’en prens un autre, et ne m’y addonne qu’aux heures, où l’ennuy de rien faire commence à me saisir. Je ne me prens gueres aux nouveaux, pour ce que les anciens me semblent plus pleins et plus roides : ny aux Grecs, par ce que mon jugement ne sçait pas faire ses besoignes d’une puerile et apprantisse intelligence.

© Montaigne _ 10 mars 2010

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