Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (36)

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J’aurais voulu rester là éternellement, échappant ainsi à ce qui m’attendait si je continuais à ramper et si je rejoignais le Conseil puis le chenil, échappant ainsi à la sentence de mort que renfermait la lettre de la Conseillère, sentence que je n’avais pu lire mais que la mine réjouie de la mère me révélait ainsi que ses encouragements anormaux certaines nuits lorsque j’entrais dans le boyau souterrain qui laissaient augurer le pire, j’aurais voulu rester ici sous la terre au milieu des insectes et des rats qui ne faisaient que me passer dessus ou me frôler sans jamais me mordre, ces animaux ne me faisaient pas de mal, à la différence de la mère derrière moi et de celle qui m’attendait au Conseil et qui avait signé la sentence de mort, j’avais froid, l’humidité était difficile à supporter, je ne voyais rien, mais mieux valait ça que les coups de poing de la mère et la cruauté qui m’attendait, pire encore que celle de la mère je n’en doutais pas, ne voyant rien dans le boyau j’écoutais le petit monde de fourmillements autour de moi, ça rongeait ça grattait ça fouinait mais ça ne frappait et ça ne mordait jamais, j’avais échappé aussi aux humiliants coups de langue des chiens chaque nuit et à l’histoire criminelle qui les habitait, je rêvais d’une nuit éternelle ici, sous terre, dans la compagnie des insectes et des rats que je ne voyais pas, mais dont j’écoutais la petite mélodie souterraine faite de frottements et de frôlements, je ne bougeais pas, je ne cherchais pas à me défendre car il n’y avait aucun danger, rien ne me menaçait, il me suffisait de rester immobile et d’écouter, de laisser passer sur moi tout ce qui voulait avancer et continuer son chemin, j’étais ce spectateur dans le noir, cet auditeur captant les plus petits sons des rongeurs et des insectes, enfoui dans le murmure de la terre, tout au fond de mon trou, j’envisageais cette nouvelle vie ici, à l’abri de la cruauté des hommes et des chiens, j’aurais voulu barricader la galerie de chaque côté, mais avec quoi, je n’y voyais rien, et au toucher la terre semblait bien trop humide pour boucher devant et derrière moi, et puis sans doute la mère enverrait-elle des secours qui me trouveraient très facilement car je n’avais dû parcourir que quelques mètres (parfois j’entendais du bruit et des voix juste au-dessus qui me rappelaient notre voisinage direct), pourtant je commençais à me nourrir de racines que j’avais fini par découvrir en flairant au-dessus de moi, j’avais même réussi à tirer quelques carottes et m’en régalais dans l’obscurité, ces petites joies souterraines ne me donnaient pas envie d’avancer, et quand je me réveillais les nuits où je rêvais que je vivais dans ce boyau souterrain - la mère avait dû bouger dans la chambre à côté, ou gueuler à la fenêtre parce qu’elle avait vu un chien s’approcher trop près de la maison - je me rendormais aussitôt afin d’y retourner très vite.
D’autres nuits j’étais rattrapé par la mère, ses yeux sa voix ses griffes me labouraient tout le corps alors que j’étais allongé dans le boyau en train de mâcher tranquillement une racine, j’avais oublié l’obscurité et l’humidité du lieu, je sentais tout à coup une douleur qui commençait dans le bras, là où la mère avait l’habitude d’enfoncer ses griffes pour me réveiller, douleur qui s’étendait très vite dans tout le corps, revenait aussi sa voix qui ne cessait de répéter fonce mon garçon, va chercher ce job ! mais de façon de plus en plus menaçante, cette voix cherchait elle aussi à me faire souffrir et se transformait en un cri strident auquel je voulais échapper en bougeant, oui, je bougeais mes membres ankylosés (combien de temps étais-je resté immobile ? quelques heures, plusieurs jours ?), je bougeais mon ventre gelé par la terre humide, je rampais à nouveau pour échapper aux yeux à la voix aux griffes de la mère, je rampais à côté des insectes et des rats qui étaient toujours plus rapides et semblaient attirés par une odeur ou la petite lumière qui apparaissait quelquefois au bout du boyau, je secouais un peu mes vêtements mais ils restaient pris dans la glaise, je devais être horrible à voir mais à vrai dire j’ignorais si j’avais encore un visage, il me paraissait qu’une partie de moi avait été mangée par la terre, l’avait nourrie peut-être, et que je n’étais plus que ce ventre et ses membres qui remuaient dans l’obscurité, j’entendais mon souffle à chaque mouvement, j’entendais ma souffrance car la mère continuait à me labourer le corps de ses griffes et sa voix ne se calmait pas, fonce mon garçon s’était changé en fonce fainéasse, j’avais commencé à bouger et je rampais pour échapper à la mère mais plus je bougeais plus je rampais et plus la douleur augmentait, et si je m’arrêtais pour reprendre mon souffle la douleur ne cessait pas et reprenait de plus belle, s’arrêter n’était pas la solution, ramper non plus, il ne restait plus qu’à avancer dans la douleur en espérant qu’en atteignant le bout du boyau elle cesserait mais c’était un combat perdu d’avance, jamais elle ne cesserait, jamais la mère ne cesserait d’enfoncer ses griffes dans mon corps jamais elle ne cesserait de crier, au bout du boyau la mère m’attendait encore, je ne savais pas quel visage elle aurait mais peu importe ce serait encore la mère, la mère et sa douleur, la mère t’a porté neuf mois pensais-je, mais toi c’est toute la vie que tu vas la porter, que tu vas supporter sa douleur, la mère est ta douleur à porter, la douleur ne mourra pas, la douleur est immortelle pensais-je encore, rampant désespérément.



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L’auteur

Première mise en ligne le 4 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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