Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /home/oeuvreso/www/config/ecran_securite.php on line 283
Oeuvres Ouvertes : Concrétions, par Aline Royer

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Concrétions, par Aline Royer

une dissémination

Aline Royer est l’auteur du blog d’écriture intitulé Concrétions. Elle se présente elle-même ainsi : "Née en 1975 dans une ville où on ne naît plus, a grandi dans un village de la diagonale du vide, a fait de longues et molles études en droit public pour éluder la vie dite active, est partie vivre 7 ans dans un pays tropical dont elle ne connaissait pas la langue, est revenue en France, habite maintenant au bord de l’Atlantique dans une ville reconstruite qui fait penser tous les jours à la guerre, mène une vie d’employée de bureau, n’a rien fondé d’autre jusqu’à présent qu’un blog en 2014, s’est mise à y écrire (un peu) pour essayer de vivre, au quotidien : se disperse, s’épuise ou ne fait rien, bref, essaie de vivre".

Pour en savoir plus : Renaud Schaffhauser a consacré une page aux Concrétions dans le cadre d’une dissémination mensuelle.

Merci à Aline Royer de m’avoir autorisé à reprendre ces trois textes tout récents.

 

Echoués


On a cru d’abord à du bois flotté, plusieurs troncs qui flottaient au loin. Quand la mer les a rapprochés du rivage, on a cru à des animaux marins, ils ne bougeaient pas, c’était les vagues qui les déplaçaient, ils devaient être épuisés. Le lendemain matin, on a découvert des corps sur la plage, des corps d’humains aux ventres gonflés.

Des habitants prenaient des photos, d’autres se bouchaient le nez, tous restaient à bonne distance, sauf un groupe d’enfants qui s’amusait à toucher les ventres des noyés avec un bâton comme on remue les méduses échouées. Des mères ont crié qu’il ne fallait pas s’approcher, que les corps étaient dangereux, ils apportaient avec eux un virus mortel, celui dont on parlait à la télé, ils allaient nous apporter la mort, pourquoi ils n’étaient pas restés de l’autre côté de la mer, ils seraient morts pareil, ils venaient sur nos rivages nous apporter la mort.

Tout le monde est rentré chez soi le soir venu. S’il y avait eu un baleineau échoué, on aurait eu des images à la télé pour le dîner, on aurait été interviewé, on se serait vu à l’écran, des millions de gens nous auraient vus eux aussi devant la carcasse de l’animal. On avait laissé les corps des humains sur la plage, on était rentré au chaud, personne n’était venu les filmer, au petit matin ils étaient toujours là.

Quelqu’un avait dû dresser dans la nuit un petit autel de fortune à l’abri des ajoncs, quelqu’un avait veillé, des bougies finissaient de brûler, un bouquet maigre de fleurs sauvages reposait là. Plus loin on apercevait un autre bouquet, mais en s’approchant un peu plus, on voyait une main tenir les fleurs, une main relâchée comme celle d’une morte ou d’une dormeuse, une main qui dépassait d’un amas de couvertures. Des habitants ont pris des photos, ils ont tourné autour à bonne distance, ils ont mis un mouchoir sur leur bouche, c’était le virus qui venait, c’était la mort qui venait de l’autre côté de la mer.

Un enfant s’est approché, il a sondé les couvertures avec son bâton, une femme ébouriffée a relevé la tête, il a crié toi aussi t’es bientôt morte et pis t’auras l’ventre gonflé, il lui a craché dessus et il est parti en courant cracher sur tous les corps échoués là, il est parti cracher sur la misère, cracher sur tous les radeaux de toutes les mers, pendant que sa mère le prenait en photo, avant que le vent se lève et qu’ils rentrent tous à la maison.


C’est l’odeur de terre battue...


C’est l’odeur de terre battue plus que le bruit qui m’a réveillée. J’avais le nez sur le sol et les mains collantes, peut-être mes paupières étaient-elles aussi collées, je ne voyais rien autour de moi, et plus j’essayais de voir, plus l’obscurité s’épaississait. Je ne voyais rien mais j’entendais le fracas d’une chute d’eau se rapprocher de moi, j’essayais d’ouvrir grands les yeux sur le noir, seul le bruit semblait bouger, je me tenais immobile comme un animal aux aguets à mesure que le bruit s’approchait et j’attendais. J’avais les yeux collés et malgré mes efforts il était impossible de les ouvrir, peut-être que derrière les yeux clos je n’y voyais plus, peut-être que la vue s’était voilée en une nuit et ne reviendrait plus, au fond la perte de la vue ne m’inquiétait pas sur le moment. Sur le moment j’entendais une chute d’eau s’engouffrer dans un espace de terre humide sur lequel j’avais apparemment dormi, sans que mon corps en ressente aucune courbature. Sur le moment ma peau sentait la terre mouillée, une cascade faisait dévaler son bruit, en marchant à tâtons, je frôlais des parois aux gouttes fraîches, si j’avançais un peu plus j’allais toucher le bruit qui me parvenait par paquets d’air et d’eau mêlés. Derrière mes yeux collés, je devinais que l’eau et le bruit devaient aller avec la lumière, et que le sombre et la terre étaient derrière moi, plus au fond, étais-je dans une grotte cachée par un rideau liquide au milieu d’une forêt, mais quelle forêt, de quel pays, étais-je dans un zoo ou dans un parc d’attraction, recluse dans une grotte en stuc devant laquelle coulait une eau artificielle, pourquoi je n’y voyais plus rien, allait-on me jeter un morceau de viande ou un poisson entier de derrière la cascade pour me faire sortir de là, je n’avais pas faim et je n’avais pas envie de sortir de là, je n’y voyais plus rien et je n’avais plus envie de rien voir, l’odeur de terre mouillée sur le corps me suffisait et m’approcher du rideau de vacarme au point de le toucher sans rien faire d’autre que sentir des vagues de gouttelettes se poser sur moi, m’approcher et ne pas bouger et sentir l’eau et la terre sur tout le corps, je crois que cela me suffisait pour le restant de mes jours.


La feuille de tilleul


Tu te rappelles, on détachait de la branche la plus proche une belle feuille de tilleul, une bien grande qui devait faire deux fois notre main, on était à l’ombre sous les trois vieux arbres, à l’ombre comme la croix de pierre aux inscriptions effacées, on était à l’ombre et l’été passait sur les toits endormis, l’hiver passerait sur les toits endormis, l’été d’après on retrouverait les tilleuls, ces arbres qui ne semblaient pas vieillir, pas plus que le clocher au loin qui marquait les quarts d’heure, pas plus que les toits qui dormaient dans la chaleur, rien, ni les abeilles tournant dans les tilleuls, ni la rivière en contrebas, ni les ronces ni les aubépines, rien ne vieillissait, tout était là pareil l’été d’après, nos vélos posés dans l’herbe, l’ombre, la croix de pierre, la façon qu’on avait de ne pas savoir quoi faire, jusqu’au moment où on détachait chacun une feuille, et qu’appuyé contre un des tilleuls, on s’appliquait avec nos doigts minuscules à retirer tout le vert de toute la feuille, comme si nos doigts étaient des mandibules de fourmis, on découpait et on jetait à terre mille petits morceaux de feuille, préparation imaginaire pour un festin d’insectes, on débarrassait la feuille de sa couleur, on y prenait le temps qu’il fallait, pour brandir enfin une feuille fantôme, une feuille qui n’était plus que nervures effilées au bout d’une tige, une feuille comme une main de vieille qui n’attrape plus rien, on la trouvait belle notre dentelle, on ne savait pas que la vie nous rendrait la pareille, qu’elle nous découperait de ses doigts de couturière, qu’elle laisserait autour de nous mille petits morceaux, on ne savait pas qu’elle nous dénuderait comme on dénudait les feuilles de tilleul, on le faisait car on ne savait pas quoi faire, et peut-être que la vie fait pareil, elle ne sait pas quoi faire avec nous, alors elle nous détache de la branche la plus proche, elle nous découpe, elle nous cisèle, elle prend le temps qu’il faut et à la fin elle s’assoit près des trois tilleuls au pied de la croix de pierre, elle nous brandit dans sa main et regarde en contre-jour la dentelle qui reste de nous.

Photographie postée sur le compte Twitter d’Aline Royer

© Aline Royer _ 20 septembre 2014

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)