Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (37)

...

Au bout de quelques dizaines de mètres le boyau s’élargissait, si bien que je pouvais marcher à quatre pattes, position un peu plus confortable car elle ne m’obligeait pas à traîner mon ventre sur la terre humide et à y enfoncer mes ongles et mes coudes pour avancer, juste que c’était un peu pénible au bout d’un moment car tout mon corps pesait sur mes bras et sur les paumes de mes mains qui étaient en contact direct avec le sol, mais après quelques mètres je remarquais que mes bras et mes mains se renforçaient, que j’avais de moins en moins mal et que je pouvais même redresser la tête vers l’avant sans souffrir du cou, en passant je tirais avec mes dents quelques racines qui sortaient du plafond, j’avais appris à les repérer à l’odeur dans l’obscurité et je savais déjà les différencier, certaines étaient plus amères que d’autres et je les rejetais vite sans les mâcher, craignant pour mon estomac, j’avançais fièrement à quatre pattes dans ce qui était désormais une galerie qui semblait avoir été creusée par des animaux car on discernait çà et là des coups de griffe, quels animaux étaient passés par là et pourquoi auraient-ils eu besoin de circuler sous la ville, certainement pas les chiens puisqu’ils couraient dans les rues librement (même s’ils étaient chassés pendant la nuit, comme j’allais bientôt le découvrir), alors quelles bêtes avaient creusé cette galerie, j’essayais de le deviner à la taille des griffes qui étaient bien plus larges et longues que celles des chiens, quels monstres avaient creusé cette galerie dont une extrémité aboutissait à la cave de la maison que j’habitais, je songeais un instant à la mère, mais non, ce n’était pas possible, les griffes de la mère étaient bien plus fines, je les connaissais parfaitement, et jamais la mère n’aurait eu la force de creuser cette galerie souterraine, alors des hommes peut-être, des hommes munis de griffe avaient creusé cette galerie, j’essayais de les imaginer, des faces aveugles certainement, des gueules de taupe, des hommes qui avaient fini par ne plus supporter la lumière et s’étaient réfugiés sous terre, y avaient creusé tout un monde souterrain où ils vivaient en permanence, plus j’avançais et plus je voyais distinctement leur gueule de taupe, et plus je les voyais évoluer dans leurs innombrables galeries dont celle-ci, à plat ventre, leurs bras devenus minuscules se terminant par des pattes énormes munies de griffes énormes elles aussi, marchant à quatre pattes la tête tendue en avant je m’attendais à les rencontrer, peut-être étaient-ils devant moi en train de creuser, peut-être cette galerie qui menait au bureau de la gestion de l’errance animale était-elle encore en chantier et je devrais attendre patiemment derrière eux qu’ils aient fini de creuser, je m’imaginais un instant couché derrière ces hommes-taupes en train de creuser comme des forcenés et me réjouissais d’avance, quelle magnifique excuse pour ne pas aller à la convocation de la Conseillère ! Mais j’avais beau avancer à toute allure dans la galerie de plus en plus sûr sur mes quatre pattes, j’avais beau dresser la tête et scruter le bout de la galerie où j’apercevais parfois une petite lumière vacillante qui ne pouvait être que produite par l’une des lampes qu’un homme-taupe portait au front, je ne parvenais pas à la rejoindre, la petite lumière s’éloignait toujours disparaissait même, et essoufflé il me fallait m’arrêter quelques instants avant de recommencer à marcher dans la galerie, sans grand espoir d’élucider jamais le mystère qu’étaient ces marques de griffe partout visibles dans la terre (et d’ailleurs, comment faisais-je pour les voir, ces marques, plongé que j’étais dans l’obscurité ? me demandais-je au milieu de mon rêve).



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L’auteur

Première mise en ligne le 6 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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