Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (39)

...

Qui était cet homme qui me tenait en laisse, j’essayais de me tourner pour voir son visage ou plutôt sa gueule mais à chaque fois il me donnait une grande claque sur le crâne pour m’empêcher de me retourner, comment m’avait-il repéré dans la foule qui courait, venait-il d’arriver dans la galerie, qui lui avait dit de m’attraper et de m’attacher moi, et si personne ne lui avait dit comment avait-il su qu’il pouvait attraper et attacher l’un d’entre nous ? Tout en courant je tournais mes yeux à droite ou à gauche et à chaque passage de lampe je voyais des hommes attachés comme moi à une laisse, certains couraient à quatre pattes (sans doute avaient-ils rampé comme moi pendant des jours dans un boyau et ils s’étaient habitués), plusieurs portaient des muselières et semblaient avoir du mal à respirer, je pouvais donc m’estimer heureux de ne porter qu’un collier même si mon maître tirait fort sur la laisse et ne cessait de me gueuler dessus, ce qui m’empêchait de réfléchir à ma nouvelle situation, à ce qui allait advenir de moi dans cette galerie où l’odeur était de plus en plus forte et les cris de plus en plus nombreux, cris des hommes qui se transformaient progressivement en aboiements, où allions-nous, où courions-nous tous ensemble comme des forcenés, à chaque passage de lampe je pouvais voir juste une seconde les parois de la galerie et j’y devinais des portes closes, était-il possible de s’échapper je ne le croyais pas, tous ceux qui étaient attachés comme moi et frappés et insultés par leur maître semblaient y avoir renoncé et ne penser qu’à courir en aboyant toujours plus fort ce qui évidemment irritait leur maître qui leur donnait sans cesse des coups de pied pour qu’ils courent en silence, mais en vain, les hommes attachés aboyaient toujours plus fort, et je dois avouer que moi-même j’aboyais, oui, pour la première fois de ma vie j’aboyais, mais hélas dans toute cette foule qui aboyait et gueulait en même temps je ne m’entendais pas aboyer alors que j’aurais aimé m’entendre aboyer, ne serait-ce qu’une fois dans ma vie, car bizarrement j’étais convaincu que j’allais bientôt cesser d’aboyer et de courir, que j’allais être à nouveau libre, ce qui était bien naïf de ma part. La galerie n’en finissait pas, les aboiements étaient toujours plus nombreux (je suppose qu’arrivaient sans cesse de nouveaux hommes à quatre pattes par les innombrables boyaux creusés sous la ville, et que ces hommes étaient aussitôt capturés et attachés par des hommes à gueule de chien qui commençaient à hurler et à donner des coups de canne pour que leur nouvelle bête se mette à courir), à chaque lampe j’essayais de voir s’il y avait une porte de secours par laquelle j’aurais pu m’échapper, mais à chaque fois que je tournais la tête mon maître me donnait un grand coup de canne sur le crâne ou un grand coup de pied au cul, soit l’un soit l’autre ou bien les deux ensemble ce qui était à chaque fois très douloureux et me faisait aboyer un peu plus fort, combien de kilomètres allions-nous courir ainsi, à force de courir je courais de mieux en mieux à quatre pattes, mes mouvements étaient de plus en plus souples je devais développer de nouveaux muscles et mon cerveau coordonnait plus facilement chaque mouvement de mes pattes, au début je tombais souvent mais encouragé par les coups de canne sur le dos j’étais devenu plus habile, j’arrivais même à dresser légèrement la tête au passage d’une lampe sans que mon maître le remarque, puis dernier coup de pied au cul, on me poussait violemment sur le côté, une porte qui s’ouvrait, un couloir vide et la horde hurlante aboyante qui continuait à courir sans moi dans la galerie, je roulais sur moi-même deux ou trois fois et l’on me jetait dans une pièce éclairée.



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L’auteur

Première mise en ligne le 8 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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