Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (40)

...

Je restais assis par terre pendant un bon moment, aveuglé par la lumière électrique qui me brûlait les yeux, je ne pouvais rien reconnaître autour de moi, j’entendais des voix, des voix dont celle de la mère, oui, c’était bien la mère que j’entendais, que faisait-elle ici, sous la terre, étais-je déjà au Conseil, aveuglé j’essayais de me repérer aux sons, voix qui se mêlaient, voix dont une plus grave que celle de la mère que je ne reconnaissais pas, viens ici petit, approche, donne ta patte, était-ce donc à moi qu’on parlait, puis je flairais autour de moi, tendais le nez pour flairer ce que je pouvais flairer dans la pièce, odeur de béton, odeur de cave, odeur de sueur humaine, odeur de membres inférieurs, odeur de pieds que je flairais très nettement, très proches de moi donc ou qui se rapprochaient car les voix elles aussi se rapprochaient même si je n’entendais plus celle de la mère, bientôt je n’entendais plus que cette voix grave et je ne flairais plus que cette odeur de pieds juste à côté de moi, on me soulevait, tout mon corps quittait le sol, tout mon corps était suspendu en l’air, peu à peu je retrouvais la vue mais il fallait bien sûr du temps après toutes ces heures tous ces jours sous terre dans l’obscurité, j’allais voir à nouveau, je cherchais déjà un visage et oubliais un peu les odeurs et les voix, je voyais un visage apparaître devant moi mais il était encore trop flou, je regardais un instant vers le bas, j’étais à un bon mètre du sol, comme porté par une immense vague d’un bout à l’autre de la pièce qui paraissait petite, les murs bougeaient autour de moi, on me portait mais qui, on me faisait sauter en l’air, on me manipulait comme un animal, sale rêve décidément. Plusieurs fois je me réveillais en sursaut sans pouvoir distinguer le visage de la Conseillère, je respirais alors profondément en me disant que j’avais échappé pour cette fois à ma nomination au chenil, mais c’était partie remise à une autre nuit où après avoir rampé à nouveau pendant des heures des jours des nuits peut-être des semaines dans le boyau puis couru tenu en laisse insulté frappé à coups de canne dans la galerie j’étais à nouveau jeté dans le bureau de la Conseillère saisi par la peau du cou suspendu en l’air ayant l’impression de flotter d’un côté à l’autre de la pièce sur une immense vague que je touchais de mes deux mains vague molle surface humide espèce de coussin de chair en vérité, oui une espèce de tapis de chair flasque sur lequel j’étais porté, ou alors la paume d’une main géante je pensais d’abord à la paume d’une main géante puis à un ventre oui un ventre bien gras sur lequel je ne parvenais pas à sautiller prisonnier de ses plis de peau molle qui me transportaient d’un côté à l’autre de la pièce, j’étais sur un corps, le bureau de la Conseillère était rempli par un immense corps qui couvrait toute la surface du sol et dont on ne pouvait s’échapper. Certaines nuits j’apercevais juste un instant la Conseillère derrière son bureau, une femme bien en chair comme on dit, ses bras énormes accoudés (sans doute parce qu’elle était incapable de les porter), ses jambes trop lourdes pour qu’elle puisse marcher (elle était assise dans un fauteuil roulant, et l’on devait sans doute la transporter jusque dans cette cave, car elle ne pouvait pas faire avancer elle-même le fauteuil), un visage rouge et transpirant ses yeux cachés par des lunettes aux verres épais, pas de cheveux ou alors je n’avais pas eu le temps de les voir car ces visions étaient bien trop rapides pour que je puisse fixer le moindre détail, le plus souvent le corps de la Conseillère emplissait la pièce, si bien que lorsqu’on m’y jetait je tombais directement sur elle, c’est-à-dire sur l’un de ses bras ou au milieu de son ventre où je pouvais rouler pendant un long moment sans pouvoir m’accrocher qu’à des plis de graisse, un bref instant car je glissais aussitôt et me retrouvais projeté vers un autre membre tout aussi glissant vu que la Conseillère transpirait beaucoup enfermée dans cette petite pièce souterraine sans doute très mal aérée (d’où les odeurs corporelles qui vous saisissaient dès que vous entriez), des secousses soudaines de tout le corps et c’était la Conseillère qui parlait mais où exactement, impossible pour moi de trouver la tête, glissant sans cesse sans jamais pouvoir me repérer puisque la configuration de son corps changeait tout le temps, sa voix qui tonnait dans tous ses membres à partir de chaque vibration j’essayais de reconnaître d’où venait la voix, mais c’était un peu comme le tonnerre dans une vallée, chaque versant de cet immense corps faisait écho et j’entendais chaque mot se décomposer en plusieurs morceaux incompréhensibles tout en continuant moi-même à glisser sur le tapis de chair apprenant peu à peu à tenir à quatre pattes sans tomber.



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L’auteur

Première mise en ligne le 9 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 27 juin 2016

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