Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (41)

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Vos voisins m’ont dit que vous parliez aux chiens dans la rue : c’était les seuls mots la seule phrase que j’arrivais à comprendre quand j’étais dans le bureau de la Conseillère, mots qu’elle répétait et répétait et qui avec le temps avaient fini par me hanter (je me levais avec eux dans la tête chaque matin : Vos voisins m’ont dit que vous parliez aux chiens dans la rue), était-ce la seule raison de ma nomination au chenil, cette rumeur absurde était-elle la seule raison de ma nomination au chenil, et qui était donc allé raconter cette histoire grotesque alors que je n’avais jamais eu l’idée folle de m’avancer vers un chien pour me mettre à parler avec lui, ce que faisaient très certainement la plupart des vieux de la ville avec leur propre chien, mais certainement pas moi qui n’en avais pas et qui me méfiais des chiens errants comme tout le monde ici. J’avais beau lui crier que je n’avais rien à voir avec les chiens, qu’il m’arrivait juste de les accueillir dans ma chambre certaines nuits et que c’était la mère qui les faisait entrer, que je ne leur parlais pas, qu’ils ne me disaient rien, que par conséquent je ne savais rien d’eux et eux rien de moi, j’avais beau hurler depuis un trou dans lequel j’avais glissé sans me blesser car partout la chair était molle et humide (trou qui s’élargissait et puis se rétrécissait, trou dont j’essayais de m’extirper mais comme je ne pouvais m’accrocher à rien le corps de la Conseillère à cet endroit étant dépourvu de poils — sans doute étais-je tombé dans son nombril — je glissais à nouveau à l’intérieur), la Conseillère ne m’entendait pas et donc ne me répondait jamais, sa voix continuant à tonner faisant trembler tout son corps dont j’étais l’invisible l’inaudible et même l’inodore prisonnier incapable d’entendre clairement ce qu’elle disait, juste des bribes de phrases comme protéger notre ville, régler le problème des chiens, sécuriser nos rues, rassurer la population, retour à la normale le plus vite possible, et puis un nom qui revenait sans cesse : Krumm , nom toujours associé au chenil, nom qu’elle ne cessait de répéter et que je n’oubliais pas, le notant même à mon réveil. Lorsque j’arrivais à sortir de ce trou je ne sais comment, je me retrouvais sur une surface bombée et huileuse, certainement le ventre de la Conseillère sur lequel je restais sans bouger un bon moment, reprenant mon souffle car j’avais dû fournir un gros effort pour m’extirper (ce dont je ne me souvenais plus exactement), épuisé aussi d’avoir tant crié pour me faire entendre, en vain, j’étais parfois couché mon ventre contre le ventre de la Conseillère dont la peau à certains endroits était translucide et comme si j’avais été sur la banquise penché vers l’océan glacé je voyais des paquets de graisse se mouvoir en dessous, d’énormes paquets de graisse au sein desquels je devinais des formes sombres en gestation, ça avait des pattes, ça avait une gueule carnassière, ça avait un ventre aussi, un cou, une toute petite queue et ça évoluait au gré des mouvements de la graisse, ça avait des yeux brillants qui me fixaient un instant, il y avait plusieurs de ces fœtus qui flottaient dans le ventre de la Conseillère, il en était plein à vrai dire, j’essayais de les compter mais ces fœtus de chiens étaient innombrables, les animaux semblaient à l’aise dans ce vaste ventre, ils se laissaient porter renversés sur le dos, comme endormis, pareils à des fœtus humains à vrai dire (on aurait bien pu confondre leurs quatre pattes avec des bras et des jambes), seuls leur tête et leur gueule oblongues faisaient qu’on reconnaissait qu’il s’agissait en vérité de fœtus de chiens, j’essayais d’avancer sur le ventre de la Conseillère mais la sueur m’entraînait dans de nouvelles glissades et je retombais le nez sur la peau du ventre, ne pouvant m’empêcher de contempler à nouveau pendant un long moment la féerie des fœtus de chiens dans le ventre de la Conseillère, que c’est beau m’exclamais-je, bouche bée devant ce spectacle, mais quand je me réveillais la tête pleine de ces visions, c’était un sentiment d’horreur qui s’emparait de moi : les images de ces fœtus de chiens enfermés en gestation dans le ventre énorme de la Conseillère ventre grossissant minute après minute me hantaient toute la journée, et je craignais plus que tout ce moment où, après la visite nocturne du doberman et des autres chiens, j’allais devoir plonger à nouveau sous la terre, ramper, marcher à quatre pattes, courir tenu à la laisse et fouetté à coups de canne dans la galerie avant d’être jeté dans le bureau de la Conseillère où j’allais glisser sur son corps gluant et contempler — apparemment avec délice — l’intérieur de son ventre. Je n’entendais plus la voix grave de la Conseillère, je ne cherchais plus à comprendre les instructions qu’elle me donnait en vue de ma future activité au chenil, je n’essayais plus de lui répondre et de me justifier, au bout du rêve j’étais totalement plongé dans la contemplation de ces fœtus flottants qui, lorsque je les revoyais éveillé, me paraissaient être une terrible menace dont je devais me tenir éloigné, ce qui était impossible puisque chaque nuit, contre ma volonté, j’y retournais, et je me disais qu’il en serait ainsi de mon arrivée au chenil, elle aussi inéluctable.



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L’auteur

Première mise en ligne le 10 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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