Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (42)

...

Chaque matin je retrouvais la mère dans la cuisine comme toujours en train de griffonner fiévreusement ses observations nocturnes dans son cahier, quand elle avait fini j’essayais de lui raconter comment s’était passée l’entrevue avec la Conseillère, mais elle ne m’écoutait pas comme si elle avait elle-même assisté à la scène dans le bureau, comme s’il avait été tapie dans un coin de la pièce et avait vu mes efforts désespérés pour que la Conseillère me voie m’écoute et surtout ne me nomme pas au chenil, la mère sans m’écouter commençait alors à me parler des chiens qu’elle avait observés pendant la nuit, toujours plus nombreux toujours plus gros disait-elle les lèvres tremblantes toujours plus audacieux creusant des trous sous les barrières que les habitants avaient surélevées pour pénétrer dans leur jardin, grimpant sur les vérandas pour tenter de forcer les fenêtres des maisons, oui elle avait noté tout ça elle avait écrit au Conseil elle avait à nouveau parlé de moi qui n’avait qu’un désir avait-elle écrit c’était de servir au chenil, servir était bien le verbe qu’elle avait employé, et déjà le jour arrivait, le jour arrivait où j’allais commencer au chenil participer au grand effort collectif pour sauver la ville de la fureur des chiens car les premières attaques avaient eu lieu racontaient les journaux les chiens étaient chaque jour plus menaçants plus sauvages plus dangereux disait la mère et il y en aurait toujours plus si l’on ne faisait rien, c’est là-bas dans la forêt qu’est ta place ajoutait-elle, c’est là-bas avec les chiens que tu vas régler le problème et sauver notre ville disait-elle avant de recommencer à me griffer mon bras parcouru de vieilles cicatrices. Sa façon de me griffer était nouvelle, elle ne cherchait plus à me faire mal mais elle voulait simplement que je sente sa présence, présence qu’elle ne voulait plus oppressante tout à coup, comme si elle cherchait à me rassurer et à me mener tout doucement jusqu’au chenil : ses griffes s’enfonçaient légèrement dans la peau de mon bras, me faisant à peine saigner, puis de l’autre main elle essuyait le sang et ses doigts qu’elle avait humidifiés avec sa salive passaient et repassaient sur mes plaies, comme si elle avait voulu les cicatriser elle-même. C’est aussi pendant ces jours que la mère, voyant comme j’étais inquiet d’aller au chenil, et par crainte sans doute que je n’y aille pas, se mit à chantonner en pleine nuit la petite chanson forestière, assise dans la cuisine sourire aux lèvres et le regard perdu dans le vide. Je m’asseyais à ma place habituelle, de l’autre côté de la table, et l’écoutais chantonner, bercé par ce chant qui me promettait un beau voyage dans la forêt, et malgré la répulsion que j’éprouvais à voir la mère jouer soudain cette comédie de la tendresse maternelle, je ne me lassais pas de l’écouter chantonner, oui, je me laissais bercer par cette voix aigüe qui chantait faux mais m’annonçait un éloignement salvateur, loin d’elle et de tous les habitants de la ville qui ne pensaient plus qu’aux chiens et à ce qu’il fallait faire pour s’en débarrasser. Un soir, la mère commença à me parler du père dont elle n’avait jamais parlé, surtout elle parlait ce qui était surprenant vu que normalement elle ne savait que gueuler une poignée de mots brefs et violents, soudain elle parlait du père d’une voix douce que je n’oublierai pas, penchée sur la table sans me regarder elle avait arrêté de chantonner et elle parlait, elle parlait du père que je n’avais jamais vu qui était parti il y avait longtemps, et à travers la voix de la mère je le voyais, un homme massif une silhouette lourde qui travaillait dans la forêt bûcheron disait la mère un peu braconnier, je le voyais marcher dans la forêt s’enfouir sous les feuillages et disparaître, écoutant la mère je le voyais toujours de dos s’avancer sous les arbres silencieux s’éloignant il ne venait jamais vers nous il ne revenait jamais et en effet il n’était jamais revenu il était parti vivre dans la forêt sans doute y était-il heureux disait la mère qui semblait émue malgré sa voix devenue froide et la colère qui la faisait parfois trembler, va dans la forêt disait-elle va dans la forêt et tu retrouveras ton père disait la mère, je l’écoutais je la regardais attentivement explorant son silence après qu’elle eut dit ça je creusais une galerie profonde dans son silence si étonnant, il n’y avait pas un bruit dans la maison cela dura plusieurs minutes pendant lesquelles la mère ne dit pas un mot puis on entendit un chien gueuler dehors alors la mère bondit de sa chaise furieuse ouvrit une fenêtre et gueula à son tour.



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L’auteur

Première mise en ligne le 11 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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