Éditions Œuvres ouvertes

Et, pendant le temps qu’il lit, sa vie de tous les jours devient une apparence

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L’écrivain d’aujourd’hui, disent-ils, ne doit en aucun cas s’occuper des affaires temporelles ; il ne doit pas non plus aligner des mots sans signification ni rechercher uniquement la beauté des phrases et des images : sa fonction est de délivrer des messages à ses lecteurs. Qu’est-ce donc qu’un message ?

Il faut se rappeler que la plupart des critiques sont des hommes qui n’ont pas eu beaucoup de chance et qui, au moment où ils allaient désespérer, ont trouvé une place tranquille de gardien de cimetière : il n’en est pas de plus riant qu’une bibliothèque. Les morts sont là : ils n’ont fait qu’écrire, ils sont lavés depuis longtemps du péché de vivre et d’ailleurs on ne connaît leur vie que par d’autres livres que d’autres morts ont écrit sur eux. Rimbaud est mort. Morts Paterne Berrichon et Isabelle Rimbaud ; les gêneurs ont disparu, il ne reste que les petits cercueils qu’on range sur des planches, le long des murs, comme les urnes d’un columbarium. Le critique vit mal, sa femme ne l’apprécie pas comme il faudrait, ses fils sont ingrats, les fins de mois difficiles. Mais il lui est toujours possible d’entrer dans sa bibliothèque, de prendre un livre sur un rayon et de l’ouvrir. Il s’en échappe une légère odeur de cave et une opération étrange commence, qu’il a décidé de nommer la lecture. Par un certain côté, c’est une possession : on prête son corps aux morts pour qu’ils puissent revivre. Et par un autre côté, c’est un contact avec l’au-delà. Le livre, en effet, n’est point un objet, ni non plus un acte, ni même une pensée : écrit par un mort sur des choses mortes, il n’a aucune place sur cette terre, il n’en parle de rien qui nous intéresse directement ; laissé à lui-même il se tasse et s’effondre, il ne reste que des taches d’encre sur du papier moisi, et quand le critique ranime ces taches, quand il en fait des lettres et des mots, elles lui parlent de passions qu’il n’éprouve pas, de colères sans objets, de craintes et d’espoirs défunts. C’est tout un monde désincarné qui l’entoure où les affections humaines, parce qu’elles ne touchent plus, sont passées au rang d’affections exemplaires, et pour tout dire, de valeurs. Aussi se persuade-t-il d’être entré en commerce avec un monde intelligible qui est comme la vérité de ses souffrances quotidiennes et leur raison d’être. Il pense que la nature imite l’art comme, pour Platon, le monde sensible imitait celui des archétypes. Et, pendant le temps qu’il lit, sa vie de tous les jours devient une apparence. Une apparence, sa femme acariâtre, une apparence son fils bossu : et qui seront sauvés parce que Xénophon a fait le portrait de Xanthippe et Shakespeare celui de Richard III. C’est une fête pour lui quand les auteurs contemporains lui font la grâce de mourir : leurs livres, trop crus, trop vivants, trop pressants passent de l’autre bord, ils touchent de moins en moins et deviennent de plus en plus beaux ; après un court séjour au purgatoire, ils vont peupler le ciel intelligible de nouvelles valeurs. Bergotte, Swann, Siegfried, Bella et M.Teste : voilà des acquisitions récentes. On attend Nathanaël et Ménalque. Quant aux écrivains qui s’obstinent à vivre, on leur demande seulement de ne pas trop remuer et de s’appliquer à ressembler dès maintenant aux morts qu’ils seront. Valéry ne s’en tirait pas mal, qui publiait depuis vingt-cinq ans des livres posthumes. C’est pourquoi il a été, comme quelques saints tout à fait exceptionnels, canonisé de son vivant. Mais Malraux scandalise. Nos critiques sont des cathares : ils ne veulent rien avoir à faire avec le monde réel sauf d’y manger et d’y boire et, puisqu’il faut absolument vivre dans le commerce de nos semblables, ils ont choisi que ce soit dans celui des défunts. Ils ne se passionnent que pour les affaires classées, les querelles closes, les histoires dont on sait la fin. Ils ne parient jamais sur une issue incertaine et comme l’histoire a décidé pour eux, comme les objets qui terrifiaient ou indignaient les auteurs qu’ils lisent ont disparu, comme à deux siècles de distance la vanité de disputes sanglantes apparaît clairement, ils peuvent s’enchanter du balancement des périodes et tout se passe pour eux comme si la littérature tout entière n’était qu’une vaste tautologie et comme si chaque nouveau prosateur avait inventé une nouvelle manière de parler pour ne rien dire.


Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?

Première mise en ligne le 10 mars 2010

© no name _ 31 décembre 2014

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