Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (46)

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Les particules ne cessaient de tomber du ciel sale formant une espèce de voile sombre tout autour de moi voile de plus en plus épais, des piqûres noires apparaissaient partout sur la peau de mes mains et certainement sur mon visage que j’essuyais salissant davantage mes mains mélange de sueur et de charbon, tête levée vers le ciel bouche ouverte j’avalais et reniflais avec toujours plus d’avidité, et déjà j’étais dans le chenil désert après les cages vides devant la porte verrouillée d’un bâtiment à la façade décrépite et sale en plein milieu de la clairière des sapins tout autour, et déjà j’entendais la voix de Krumm qui restait caché, je l’entendais venant de la zone la plus profonde de mon propre corps de ma propre viande, voix qui commandait, voix qui venait aussi de derrière moi dans la galerie alors que je courais devant elle et recevais des coups de canne, voix qui m’insultait, voix qui me disait de me taire avant que j’ai eu l’envie de parler, voix à laquelle j’obéissais instinctivement car tout le monde obéissait autour de moi et ça obéissait en moi au plus profond de moi sans que je puisse me tourner vers la voix cachée quelque part dans le chenil désert, ce n’était pas la peine de chercher la voix de Krumm, elle commandait Krumm restant invisible, et déjà j’entendais léchant mes mains léchant la neige noire tombée du ciel : Dammertal, on va commencer par nettoyer les cages.
La puanteur des cages et la voix de Krumm dans le crâne dans tout le corps j’essuyais mon visage noirci par le ciel sale, je me salissais les mains couvertes de minuscules piqûres noires, j’essayais de sortir du chenil, j’essayais d’échapper à la voix de Krumm et à la puanteur des cages mais je ne pouvais pas, c’était en moi, j’étais prisonnier de moi-même pensais-je bêtement et jamais personne n’avait échappé à soi-même autrement que par la mort pensais-je encore bêtement, je ne pouvais pas sortir du chenil puisque dans la forêt j’étais déjà au chenil puisqu’en essuyant mon visage noirci par le ciel sale j’étais déjà dans le chenil puisque dans la galerie courant tenu en laisse recevant des coups de canne j’étais déjà sous les ordres de Krumm puisque griffé par la mère j’étais déjà dans la galerie recevant les coups de canne de Krumm et ainsi de suite, j’avais toujours été au chenil j’étais né au chenil vivre c’était être au chenil la voix de Krumm dans les oreilles : Dammertal, on va commencer par nettoyer les cages. Je savais que je devais obéir à Krumm mais je n’obéissais pas à Krumm et continuais à circuler après avoir essayé d’ouvrir la porte verrouillée du bâtiment à la façade décrépite et sale tout au fond du chenil, continuais à circuler le long des cages alignées une dizaine dans chaque rangée, peut-être une cinquantaine en tout, peut-être une centaine, j’avais commencé à compter mais sous l’effet de la neige noire qui couvrait mes mains mon visage que j’essuyais avec mes mains que je léchais ensuite je ne parvenais jamais au même résultat, j’avais beau reprendre la première allée puis la seconde puis la troisième au bout de la cinquième (ou de la sixième ou de la septième je ne savais plus) je n’arrivais pas au même résultat, et c’était ces cages que Krumm m’ordonnait de nettoyer et auquel je désobéissais tout en sachant que je finirai par obéir car jamais dans ma vie je n’avais désobéi à quiconque, alors pourquoi aujourd’hui ici au chenil ne prenais-je pas aussitôt ce dont j’avais besoin pour nettoyer les cages seau pelle tuyau d’arrosage disposés bien en évidence à l’entrée du chenil, pourquoi n’obéissais-je pas à Krumm et préférais-je circuler au milieu des cages pour les compter ce qui était absurde puisque j’en étais manifestement incapable, ce qui était étrange aussi puisque habitué aux coups de la mère dès qu’elle me donnait un ordre auquel je n’obéissais pas assez vite j’avais appris j’avais été dressé à obéir aussitôt, alors quoi, fatigue liée aux nombreuses nuits blanches des dernières semaines, effet de la neige noire que je prenais dans la forêt sans même m’en rendre compte au début, si bien que j’étais drogué déjà à la puanteur du chenil, à son infinie puanteur qui imprégnait mon corps mes vêtements et même mes pensées ? Je savais que j’allais obéir mais je voulais choisir le moment et puis je me disais que tant que je n’avais pas vu Krumm qui restait caché et dont la voix me paraissait encore lointaine je pouvais circuler dans le chenil, compter et recompter les cages sans jamais arriver au même résultat, n’avais-je pas couru pendant quelques centaines de mètres sans collier ni laisse dans la galerie, pareil ici, je marchais dans les allées comptais et recomptais les cages constatant qu’il y avait dans la plupart d’entre elles plusieurs niches auxquelles était attachée une laisse déchiquetée et salie ou bien d’autres cages plus petites, niches et cages qui étaient entassées les unes sur les autres espèce d’infâme taudis à l’intérieur de chaque cage qui pouvait accueillir au moins une dizaine de chiens voire plus car des laisses étaient également attachées aux grilles, et pourquoi d’ailleurs ces niches et ces cages à l’intérieur de la cage si celle-ci était couverte d’un toit, sinon pour séparer les chiens les uns des autres, sinon pour que chaque bête ait son coin à elle séparé des autres bêtes ? Chaque cage avait ainsi sa propre construction de niches et de plus petites cages entassées les unes sur les autres certaines chancelantes visiblement fragiles fragilisées par les chiens qui avaient dû les faire bouger en tirant sur leur laisse, et de chaque cage sortait une odeur pestilentielle odeur de merde et de pisse mêlées odeur de poil et de vase odeur de bave animale, et la voix de Krumm au milieu de tout ça qui revenait puanteur de sa voix parmi toute cette puanteur, bave elle aussi.



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L’auteur

Première mise en ligne le 16 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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