Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (47)

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Je m’arrêtais devant quelques cages où les niches avaient été renversées certainement par les chiens qui y avaient été attachés, ou bien il y avait eu un combat entre une ou plusieurs bêtes, j’essayais d’imaginer ce qui avait bien pu se passer dans ces cages où le désordre était total et la saleté extrême, sur le sol en béton il y avait des taches de sang noires, des poils étaient restés accrochés à la grille, oui, sans doute des chiens s’étaient-ils battus enfermés ici pendant plusieurs jours voire plusieurs semaines sans jamais pouvoir sortir, dans chacune de ces cages la tension entre les chiens avait dû être terrible et je pensais aux dobermans, était-il possible que les dobermans aient été capturés et enfermés dans l’une de ces cages et que s’était-il passé, j’essayais de me souvenir de leur dernier passage dans ma chambre lors duquel je n’avais remarqué aucune blessure aucune nervosité chez les animaux, avaient-ils fini ici allaient-ils finir ici je cherchais des traces des dobermans dans les cages, en vain évidemment, presque inquiet pour eux (m’étais-je donc attaché à eux ?), la voix de Krumm me troublait certes mais je continuais à examiner les cages avant de les nettoyer, et sans doute n’obéissais-je pas à Krumm simplement pour pouvoir examiner les cages juste après la disparition — la liquidation ? — des chiens, car il me paraissait clair à parcourir le chenil désert que les chiens qui y avaient été enfermés avaient bel et bien disparu, ou plutôt qu’on les avait fait disparaître.
Il m’était en effet impossible de ne pas penser à la revendication des vieux en parcourant le chenil : régler le problème des chiens, c’était les liquider, c’est pour ça que les vieux étaient descendus dans la rue eux qui d’habitude restaient des journées entières à regarder ce qui se passait dehors depuis leurs fenêtres ou depuis leur écran, eux qui protestaient dans leur coin à voix basse mais n’osaient jamais aller au devant des autorités pour exiger quoi que ce soit, là ils étaient descendus dans la rue étaient allés manifester devant le Conseil paniqués à l’idée que leur ville puisse être entièrement envahie saccagée et eux attaqués qui sait dévorés par les chiens, ils avaient gueulé comme ils pouvaient de leur voix tremblante faisant claquer leur dentier exigeant que ces bêtes venues de nulle part (car ils ne se préoccupaient même pas de savoir ce qui avait pu se passer de l’autre côté, ils ne s’intéressaient pas aux guerres à l’extérieur des frontières du pays ou alors trop vaguement pour connaître exactement le nom des pays en guerre), exigeant que ces bêtes soient abattues, oui, c’est ce qu’Ivan m’avait raconté, les vieux étaient prêts à prendre eux-mêmes une arme de chasse pour abattre les chiens qui s’approchaient trop de leur maison, et le Conseil avait dû dépêcher des émissaires chez plusieurs des vieux les plus agités pour les dissuader de passer à l’acte les prévenant de sévères amendes, des passants pouvaient être blessés et les animaux eux-mêmes étaient protégés par une charte (laquelle ? tout le monde l’ignorait), suite à quoi le Conseil avait mis en place une fourrière nocturne et réorganisé le chenil, y faisant installer de nouvelles cages, nommant Krumm à sa direction, Krumm qui donc supervisait l’accueil et la liquidation des chiens, ce que personne ne savait même pas moi qui étais pourtant constamment informé par la mère de ce qui se tramait au Conseil, la liquidation des chiens avait commencé, tout autour de moi les cages vides où de nombreuses bêtes étaient déjà passées en étaient la preuve car je ne pouvais imaginer qu’elles avaient été libérées après avoir été capturées, non, elles avaient été liquidées en secret, à l’écart de la ville, comment c’est ce que je cherchais à comprendre en parcourant le chenil en tous sens avant de commencer à nettoyer les cages.



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L’auteur

Première mise en ligne le 17 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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