Œuvres ouvertes

Le Chenil (48)

...

Où et comment avaient-ils liquidé les clebs, comme Jaspers de la fourrière allait bientôt dire devant moi, où avaient-ils enfoui leurs corps, je cherchais un endroit dans le chenil en contrebas, vaste surface couverte de mauvaises herbes mais la terre n’y avait pas été remuée et il n’y aurait sans doute pas eu assez de place pour tous les animaux, non, ils avaient dû emporter les corps à l’extérieur sans doute dans la forêt pensais-je encore saisi dégoûté par la puanteur qui y régnait cherchant autour de moi parmi les arbres, allais-je donc me perdre dans la forêt à la recherche d’une fosse parce que je ne voyais aucune trace des corps au chenil, j’avais beau inspecter le long du mur d’enceinte aucune pelle n’avait été utilisée, le sol était resté meuble, alors qu’étaient devenues les bêtes qui avaient été enfermées ici, nombreuses sans doute vu l’état dégradé des niches et la quantité de merde dans les cages, je supposais que les cages n’avaient jamais été nettoyées et que plusieurs groupes de chiens s’étaient succédé dans chacune d’entre elles, d’où l’extrême puanteur dans le chenil, mais ce n’était pas qu’une odeur de merde, non comme dans la forêt c’était autre chose, odeur qui me rappelait celle des dobermans dans ma chambre, odeur de charogne, comme si tous les chiens qui étaient passés ici s’étaient eux aussi roulés sur le cadavre d’un rongeur déniché lors de leurs pérégrinations pour s’en huiler les poils, odeur de charogne plus intense peut-être dans le chenil mais si semblable à celle de ma chambre que j’arrivais à confondre les deux lieux, comme si dans ma chambre j’avais déjà été au chenil, comme si en venant dans ma chambre nuit après nuit les dobermans m’avaient invité à venir au chenil et m’y avaient transporté par leur seule odeur. Je retournais vers l’entrée du chenil, là où se trouvait l’accueil, un préfabriqué miteux où Krumm avait son bureau, la porte était ouverte mais il n’y avait toujours personne, je me disais que seul Krumm pouvait me répondre à propos des chiens passés par le chenil et qui avaient disparu, très certainement liquidés sinon quoi d’autre, sur la table minuscule près de la fenêtre il n’y avait qu’un ordinateur, en face une chaise, pas d’autre meuble, un calendrier au mur les semaines passées barrées d’un trait en diagonale, je ressortais et voyant le matériel de nettoyage hésitais une première fois, devais-je rester à nettoyer ou foutre le camp, quitter le chenil et sa puanteur criminelle, disparaître dans la forêt comme le père, ne plus jamais revenir chez la mère, mais je ne foutais pas le camp repris par la voix de Krumm, me demandant ce que voulait bien dire le on dans sa phrase on va commencer par nettoyer les cages, un moment je l’avais attendu en pensant qu’on allait nettoyer ensemble puis j’avais compris que c’était une façon impersonnelle de me donner un ordre, et par la suite Krumm ne m’adressa jamais la parole autrement, m’appelant toujours Dammertal mais fondu dans ce on qui était sa façon à lui de me plonger dans la masse indistincte de ses employés, oui, Krumm ne m’adressait jamais la parole comme à une personne face à lui mais semblait toujours parler à une silhouette inconnue, lointaine perdue dans la foule à laquelle il attachait certes un nom, mais toujours froidement, comme s’il s’agissait d’une simple étiquette sur un objet.



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L’auteur

Première mise en ligne le 18 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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