Oeuvres Ouvertes

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Les chats des Kerguelen

extrait d’Aux îles Kerguelen, nouvelle édition

Francis déboule un soir pour me proposer de l’accompagner dans une manip popchat le lendemain matin. Comme j’ai bien envie de sortir de la base où la cohabitation est décidément un peu lourde (un militaire hier au TiKer : « Alors, tu t’emmerdes pas trop avec tes bouquins ? »), j’accepte aussitôt, et me voilà à bord du chaland l’Aventure II, la mer est calme dans le golfe du Morbihan et je vois pour la première fois de ma vie des dauphins de Commerson dans le sillage du bateau (étrange œil noir qui surgit hors de l’écume et vous observe). Le bosco est un type d’une cinquantaine d’années qui manœuvre très bien dans l’archipel car ce n’est pas sa première mission. Nous passons au large des îles du Cimetière et du Chat, dépassons Port Bizet sur l’île Longue que nous contournons, et atteignons très vite la passe de Buenos Aires où se situe Port Jeanne d’Arc.
Toujours cette impression bizarre ici : voir des noms de port sur la carte ˗ on imagine donc des lieux peuplés ˗ et découvrir quelques baraques abandonnées, souvent des ruines. Des hommes sont passés par là, se sont lancés dans de grands projets, et tout cela a tourné court, sans doute à cause du trop grand isolement et des conditions de vie trop difficiles.
Les ruines de Port Jeanne d’Arc sont rouges de rouille : des rails, des treuils, des chaudières, des fûts, mais aussi des ateliers dont plusieurs ont été rénovés et qui abritent désormais les scientifiques en manip, voilà tout ce qui reste de l’ancienne usine baleinière créée en 1908. Francis s’est intéressé à l’histoire de cette usine, il me parle des frères Bossière, armateurs du Havre, des Norvégiens venus à la chasse à la baleine puis aux éléphants de mer. A l’effondrement de ce petit monde après la première guerre mondiale.
˗ Une centaine d’ouvriers vivaient ici, dans quelques maisons.
Ouvriers dont quelques-uns ont été enterrés un peu plus haut, où l’on aperçoit des crucifix.

Sitôt déposés, on commence la manip popchat, : le ciel est dégagé, et ça ne dure jamais très longtemps ici. C’est d’abord une petite marche jusqu’à la baie du halage, à environ trois kilomètres de Port Jeanne d’Arc.
˗ On commence par le transect, m’explique tranquillement Francis en se frottant la barbe (un tic des hommes ici, j’essaye de ne pas l’attraper, même si la barbe, ça gratte en effet). Regarde là-bas, y en a deux !
Francis est muni d’un télémètre (super jumelles qui donnent la position et l’angle de l’objet observé, en l’occurrence un chat), et nous suivons un chemin balisé, mon job consistant à rentrer les données dans un tableau Excel, car Francis bosse tout le temps avec un notebook, comme la plupart des scientifiques à Kerguelen.
On passe une bonne partie de l’après-midi à faire l’aller-retour entre Port Jeanne d’Arc et la baie du halage, le but étant d’avoir une trentaine d’observations de chats. Un vent glacial s’est levé, ce qui fait dire à Francis (toujours en se frottant la barbe) :
˗ Putain, on se les gèle, on va se dépêcher de poser les cages et aller se réchauffer les roubignolles à l’intérieur, après on boira un coup !
Car l’essentiel de la manip popchat, c’est les captures. Et c’est pour ça que Francis emmène toujours une dizaine de cages avec lui, que nous plaçons dans un périmètre de trois-quatre kilomètres autour de la cabane, en y mettant à l’intérieur un appât, un lapin mort, vu qu’aux Kerguelen les chats sont friands de ces bestioles.
˗ Avant de les estourbir je fais aussi quelques analyses, comme on étudie les chats on s’intéresse aussi à leurs proies et à leur régime alimentaire.
Le lendemain matin (et je dois avouer que j’étais fourbu par l’après-midi de marche et que je n’ai donc pas beaucoup lu, mais surtout dormi pour récupérer en vue de la journée suivante), on fait le tour des cages, et on trouve trois chats au pelage noir et blanc assez épais.
˗ Tu vois, ils sont sauvages, mais on dirait des chats domestiques, juste il faut faire gaffe parce qu’ils te mordent dès qu’ils peuvent. Je commence par les anesthésier, après je fais les analyses.
Dans les anciens ateliers, il y a un labo popchat, avec tout le matos nécessaire. Une fois le chat endormi, Francis lui mesure les griffes, les crocs, la longueur des pattes, la dimension de la tête (à côté j’entre toutes les données dans l’ordi), et il lui prélève du sang et des poils. On baptise également l’animal, les trois chats capturés s’appelleront donc Fiodor, Léon et Boris (à cause de Pasternak, je lis Le Docteur Jivago ces derniers jours).
˗ Y en a trop des chats ici, on pourrait en éliminer, mais enfin c’est pas notre boulot... Une fois qu’ils sont réveillés, on les laisse filer.
˗ Et ça sert à quoi toutes ces observations ?
˗ En gros on étudie leur évolution génétique dans un espace complètement nouveau. On regarde aussi ce qu’ils bouffent, y a plusieurs espèces d’oiseaux qui sont menacées, par exemple le pétrel.
Le soir, nouvelle inspection des cages, mais aucun chat. Alors on rentre à la cabane et on se fait un petit feu dehors, face aux chaudières effondrées de l’ancienne usine. Francis sort une bouteille de scotch qu’il avait cachée quelque part, et m’en propose une tasse que je refuse.
˗ Allez, mets-en une goutte dans ton thé !
˗ Juste pour te faire plaisir alors.
˗ Spectres de Port Jeanne d’Arc, nous vous invoquons ! hurle Francis en levant sa tasse.
Puis il se tourne vers moi en ricanant, et je ne résiste pas à la tentation de le brancher sur sa marotte.
˗ Depuis combien de temps tu étudies les chats ?
˗ Une quinzaine d’années. Des études de biologie et puis j’ai postulé ici. J’ai toujours rêvé des chats.
Un long silence, et puis il continue, la voix devenue sourde.
˗ Les chats, ça remonte à l’enfance. Mon père était Roumain, et on allait chaque été passer quelques semaines dans son village. Il y avait des chats sauvages dans les champs et les forêts autour. On les entendait miauler la nuit, souvent ils se battaient et ils gueulaient comme des dingues, ça pouvait durer toute la nuit. Je rêvais d’en attraper. J’ai construit des pièges et j’ai fini par en attraper. Ce qui est plus bizarre, c’est que je rêvais d’eux la nuit, avant de les découvrir dans mes pièges. Et souvent leurs couleurs, leur taille coïncidaient avec ceux dont j’avais rêvés ! J’ai continué à rêver de chats, et j’ai atterri ici.
˗ Tu rêves encore de chats ?
˗ Moins maintenant, mais bon j’en vois tellement que je distingue plus trop le rêve de la réalité...
˗ Il m’arrive souvent la même chose ici.
˗ C’est l’effet Kerguelen. Au bout d’un moment on ne veut plus rentrer. C’est ma troisième mission ici. Quand celle-ci sera finie, je foutrai le camp dans le nord. J’ai planqué des provisions partout, je peux tenir des années en pêchant et chassant. Là où je serai, personne viendra me chercher. Je m’occuperai des chats en toute liberté. Je serai devenu sauvage à mon tour

© Laurent Margantin _ 9 octobre 2014

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