Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (50)

...

A la mère aussi j’avais voulu poser des questions, j’étais encore enfant et l’envie m’était passée assez vite, la mère m’avait si bien dressé par la suite que j’avais définitivement perdu tout désir de lui poser des questions sur son comportement ou sur sa cruauté, et il s’était passé la même chose avec Krumm quand approchant de son bureau où je croyais avoir aperçu sa silhouette j’avais finalement renoncé à entrer, m’attendant à un dressage tout aussi cruel sinon plus cruel que celui de la mère, j’avais pris finalement le seau et la pelle et j’étais allé nettoyer les cages, ce qui j’en suis sûr n’avait pas surpris Krumm qui m’observait, à aucun moment il avait dû croire que j’allais quitter le chenil, j’étais sûr que la mère lui avait parlé de moi, de mon obéissance, de ma soumission totale dès que quelqu’un de fort était face à moi, et il est vrai que j’étais très obéissant, que j’avais été parfaitement dressé par la mère qui savait comment me faire obéir même quand l’un de ses ordres me déplaisait, elle savait y faire, elle connaissait tous les gestes qu’elle devait faire, tous les mots qu’elle devait prononcer et surtout le ton qu’elle devait employer (en général elle criait), elle m’avait même inculqué le goût de l’obéissance, au point que même si je me posais des questions sur tel ou tel ordre absurde qu’elle me donnait (comme par exemple de nettoyer l’escalier devant la maison alors que je venais de le faire), je prenais quand même plaisir à obéir, et c’était pareil ici avec Krumm que je n’avais pas encore vu et dont je ne connaissais que la voix, je m’étais posé des questions sur les chiens disparus et en m’approchant de son bureau je m’étais rappelé avec délice les quelques mots qu’il avait prononcés de sa voix grave, je me les étais même répétés pour essayer d’estimer le degré de cruauté que pouvait atteindre Krumm si on lui désobéissait (un instant je m’étais même imaginé faire semblant de ne pas comprendre ce qu’il voulait dire en employant le on dans son ordre On va commencer par nettoyer les cages), or en écoutant et en réécoutant sa voix j’avais deviné que Krumm était capable d’une grande cruauté, et me sentant incapable de la supporter dès ce premier jour j’avais renoncé à le questionner sur les chiens disparus, j’avais pris le seau et la pelle et j’étais allé nettoyer les cages. Comme il est normal, mon extrême obéissance était liée à la crainte du châtiment que je devrais subir si je n’obéissais pas, et à entendre la voix de Krumm je me disais que le châtiment serait terrible, plus terrible que les cris et les griffes de la mère, si terrible que j’avais renoncé à poser une question à Krumm sur la disparition des chiens et m’étais mis à la tâche qui m’était assignée, ce qui ne m’empêchait pas de continuer à me poser des questions, car à vrai dire plus j’étais obéissant plus je m’en posais, et parfois je me demandais si ce n’était à cause de mon extrême obéissance que je me posais toutes ces questions, puisque condamné à me taire j’étais entièrement libre de me les poser, de me poser toutes les questions que je voulais, et que sans mon extrême obéissance je n’aurais jamais eu la liberté intérieure pour me les poser, trop occupé par les châtiments que j’aurais dû subir, si bien qu’au fond je bénissais l’extrême obéissance que m’avait inculquée la mère, vraie condition de ma liberté intérieure, laquelle consistait à me poser et me reposer sans cesse les mêmes questions, envisageant toutes les réponses possibles vu que je ne pouvais m’attendre à obtenir de l’extérieur une seule réponse, fût-elle juste ou mensongère.



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L’auteur

Première mise en ligne le 21 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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