Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (52)

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Mais le plus souvent je rêvais que c’était la mère qui m’avait foutu dehors, même si au réveil j’étais incapable de me souvenir pour quelle raison elle m’avait foutu dehors je me souvenais juste que je m’étais retrouvé devant la porte qu’elle avait verrouillée et qu’après avoir fait le tour de la maison pour voir si la porte de la cave était elle aussi verrouillée (et bien sûr elle l’était) je m’étais assis sur un banc un peu plus loin puis allongé, ensuite je ne me rappelais plus de rien, c’était après que Jaspers m’avait donné un grand coup de bâton sur le crâne comme il aimait faire avec les gros chiens qui ne rentraient pas facilement dans une cage et qu’il pouvait être dangereux d’essayer d’attraper avec un sac, il m’avait traîné assommé jusqu’au camion et mis dans une cage au milieu des chiens qui hurlaient dont je ne voyais que les gueules et parfois les yeux furieux surgir de leur cage dans l’obscurité, oui, le plus souvent je rêvais que c’était la mère qui m’avait foutu dehors qui m’avait livré à Jaspers sans doute averti par un coup de fil car jusqu’à présent je n’avais pas vu le camion de la fourrière dans notre quartier, Ivan m’avait raconté que c’était vers le quartier HLM des Horizons qu’il y avait le plus de chiens qui se regroupaient qui squattaient les immeubles avait-il même dit ce qui m’avait paru étrange vu qu’il y avait des habitants dans les appartements réputés insalubres, mais Ivan m’avait dit ça un jour de ma première semaine au chenil et je ne l’avais guère écouté complètement pris par ce que j’avais vu et ce que j’avais vécu au chenil, alors que faisait Jaspers dans ma rue, évidemment la mère l’avait appelé et m’avait livré à lui et à Krumm, c’est Krumm qui suite à un appel de la mère (ou de la Conseillère qui était en bon contact avec la mère) avait chargé Jaspers de me capturer, car encore une fois le camion de la fourrière ne venait jamais dans notre quartier où il y avait certes des chiens la nuit mais pas suffisamment pour que ce soit une priorité, c’était aux Horizons qu’étaient les chiens me répétait Ivan mais je n’écoutais pas j’étais au chenil ou plutôt je m’y dirigeais traîné assommé par Jaspers et mis dans une cage au milieu des chiens qui hurlaient dont je ne voyais que les gueules et parfois les yeux incandescents surgir de leur cage dans l’obscurité du camion qui roulait vers le chenil. La gueule en sang quand j’avais pris le coup de bâton de Jaspers j’étais ballotté dans tous les sens par les cahots du camion, ma cage cognait celle d’un boxer étalé inconscient le dos lézardé de coups de couteau, je voyais d’autres chiens de race portant un collier qui étaient eux aussi blessés plusieurs mal en point mais tellement affolés par l’obscurité du camion qu’ils gueulaient comme des fous malgré leurs blessures ou peut-être à cause d’elles, furieux d’être enfermés, tous les chiens de la ville allaient être ainsi capturés me disais-je, battus à mort s’il le fallait, tous les chiens qui venaient de l’autre côté, du pays ravagé par la guerre ou par je ne sais quelle catastrophe que tout le monde ici voulait ignorer tous les chiens venus jusqu’ici chassés par la peur allaient être pourchassés, attrapés, jetés dans ce camion et transportés jusqu’au chenil où ils seraient liquidés, sans doute les chiens le savaient-ils et ils se rebellaient avec plus de violence encore, se cognant contre les grilles de leur cage, s’y blessant (plusieurs avaient du sang à la gueule), il en venait pourtant d’autres, toujours davantage racontait Ivan qui ne les avaient pas vus arriver de la plaine mais disait qu’il y en avait beaucoup plus en ville terrorisant les gens, sans doute ignoraient-ils ce qui les attendait comme moi j’avais ignoré que je finirai dans le camion ballotté la gueule en sang bientôt enfermé au chenil bientôt liquidé, vendredi, c’est vendredi qu’on nettoie à nouveau les cages, Dammertal, avait dit Krumm sa voix me revenant en plein milieu du rêve.



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L’auteur

Première mise en ligne le 23 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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