Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (53)

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Au chenil le camion de Jaspers était arrivé alors que j’avais fini de nettoyer les cages en les arrosant à forts jets d’eau en espérant que la puanteur disparaîtrait mais en vain, la puanteur ne venait pas seulement des cages mais elle était partout dans la terre et dans l’air on ne pouvait pas la faire disparaître, Jaspers et Kerl qui étaient descendus du camion n’y faisaient même plus attention ouvraient déjà les deux portes à l’arrière pour décharger les chiens sans même m’avoir salué, accomplissant une tâche mécanique qu’ils étaient habitués à accomplir chaque matin après une longue nuit à traquer les chiens dans les rues de la ville, je les aidais à décharger en redressant d’abord les cages qu’ils avaient jetées du camion, Jaspers semble-t-il avec une certaine jubilation, heureux de provoquer la fureur et le désespoir des chiens, parmi eux de nombreux chiens blessés à la gueule qui pissait le sang et même des bêtes qui semblaient mortes ou inconscientes, leur corps étalé sans mouvement à l’intérieur de la cage et notamment celui d’un boxer au dos lézardé de coups de couteau dont je traînais la cage sur plusieurs mètres avant que Kerl ne vienne m’aider à la porter. Je détestais aussitôt Jaspers un grand type à tête chauve d’une cinquantaine d’années qui était le chef de Kerl beaucoup plus jeune (comme moi nommé par le Conseil), je détestais aussitôt Jaspers qui s’amusait chaque matin à balancer les cages hors du camion jubilant quand les chiens qui étaient bringuebalés à l’intérieur et se cognaient aux grilles gémissaient et gueulaient, quelle fut ma surprise lorsque j’appris en parlant un jour avec lui qu’il avait été professeur d’éducation civique pendant de nombreuses années jusqu’au jour où il avait répondu à une annonce pour le job à la fourrière : je n’en pouvais plus des gamins, m’avait-il dit, même s’ils puent je préfère encore les chiens, on en fait ce qu’on veut, et il avait ri en me disant ça, visiblement heureux d’avoir choisi ce job qui le faisait certes travailler la nuit mais le laissait entièrement libre de traiter les chiens comme il le voulait tant qu’ils restaient vivants, car selon la Charte des droits animaux que devaient respecter les employés du chenil, Charte qui venait d’être modifiée par le Conseil suite aux événements récents, il était formellement interdit d’abattre les chiens en pleine rue, leur liquidation devant avoir lieu dans un cadre précis et selon une procédure très stricte que j’allais devoir bientôt découvrir. Kerl essayait de rattraper les cages que Jaspers balançait vers lui mais épuisé par la longue traque nocturne il titubait et tombait sur les chiens emprisonnés qui gueulaient tous ensemble fous de rage, se redressait péniblement mais retombait aussitôt incapable de tenir debout de rester stable sur ses longues jambes, cage après cage balancée par Jaspers Kerl basculait tombait une nouvelle fois essayait de se rétablir sur ses jambes mais trop maigre sans musculature penchait vers l’arrière ou sur le côté et finalement retombait, ce qui amusait beaucoup Jaspers qui semblait balancer les cages avec toujours plus de violence non seulement pour effrayer les chiens mais aussi pour voir comment Kerl allait tomber les bras tendus vers lui tandis que tout son corps était déjà parti vers l’arrière fuyant devant le poids qui lui arrivait dessus.



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L’auteur

Première mise en ligne le 24 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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