Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (54)

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Kerl était bien sûr trop faible pour ce job et tentait jour après jour nuit après nuit de tenir face à la brutalité de Jaspers, s’en accommodant comme il pouvait affrontant certains chiens enragés dans les rues alors qu’il lui suffisait de marcher un mètre pour buter sur un obstacle et tomber, combien de fois Kerl tombait-il en une nuit ou une journée je n’osais l’imaginer mais vaille que vaille il continuait beaucoup plus jeune beaucoup plus faible que Jaspers qui le traitait comme son esclave, s’amusant de sa moindre chute, le poussant même pour qu’il tombe au risque de se faire mordre par une des bêtes qu’ils devaient attraper. C’est Kerl lui-même qui, plus tard, me raconta les sévices qu’il devait subir quotidiennement de la part de Jaspers, mais dès ce premier jour je comprenais en le voyant tituber, tomber et se redresser sans cesse qu’il vivait chaque jour et chaque nuit sous la pression de son maître, car oui Jaspers était son maître dans la longue galerie souterraine, c’est bien lui qui le tenait en laisse et le faisait courir en le bastonnant dès qu’il tombait, Kerl se redressait aussitôt et recommençait de courir avant la prochaine chute, ses bras tendus vers la cage au poids énorme (cette fois-ci c’était un doberman qui était à l’intérieur, les griffes sanglantes accrochées aux grilles et les yeux rouges) cage qu’il ne parviendrait évidemment pas à attraper tout seul, posté derrière lui je l’empêchais de tomber et l’aidais à saisir la cage tout en essayant de ne pas me faire mordre, me retrouvais avec de la bave et du sang sur les mains (comme la plupart des chiens capturés le doberman avait pris un coup de bâton de Jaspers dans la gueule), puis Kerl et moi soulevions la cage pour transférer le chien dans sa nouvelle prison où j’étais déjà allé porter le boxer au dos tailladé, allongé sur le béton il respirait bruyamment, avec Kerl on prit un peu de temps pour désinfecter les plaies, le chien se laissa faire, à moitié inconscient, laissé pour mort dans la longue galerie souterraine où tout le monde lui marchait dessus, sauf Kerl et moi qui nous étions arrêtés un instant pour tenter de le sauver avant de recommencer à courir.
Jaspers m’avait tiré de ma propre cage en me prenant par la peau du dos et m’avait jeté dans celle du chenil où j’étais d’abord seul, encore sonné la gueule ensanglantée bavant sur le béton, bientôt il apporta d’autres chiens je me souviens d’un épagneul lui aussi bien abîmé qui vint quand même vers moi pour me renifler, j’eus de la chance car les autres chiens n’étaient pas agressifs et après quelques reniflements mutuels à peine un grognement chacun trouva son coin, moi dans une niche à l’abri comme j’étais arrivé le premier, les autres à chaque coin de la cage où on les attacha à des laisses, à peine étions-nous arrivés qu’on vint nous donner à manger et à boire chacun dans sa propre gamelle, une espèce de pâtée infâme que je reniflais sans pouvoir même y goûter, que faisais-je là, comment était-il possible qu’après m’avoir jeté hors de chez moi la mère ait pu accepter qu’on m’enferme dans cette cage et qu’allait-il m’arriver surtout, je ne cessais de m’angoisser à ce sujet car en reniflant dans la niche je compris que d’autres chiens avaient été là avant moi, qu’étaient-ils devenus, que leur avait-on fait, qu’arrivait-il aux chiens qui étaient livrés au chenil et comment était-il possible qu’on m’ait mis avec eux, dans une niche, attaché à une laisse la gueule en sang bavant sur le béton incapable d’aligner un mot d’articuler une pensée cohérente, flottant dans un espace intermédiaire entre les autres chiens et les gardiens qui couraient autour occupés à répartir les autres bêtes dans le chenil sans voir qui j’étais, non pas un chien mais Sylvain Dammertal, l’un des leurs ?



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L’auteur

Première mise en ligne le 25 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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