Œuvres ouvertes

Le Chenil (55)

...

Couché sans forces dans ma niche je me remettais tout doucement de mes émotions et essayais de comprendre ce qui m’était arrivé : après quelques efforts car le coup de bâton sur le crâne avait provoqué une solide migraine, j’arrivais à la conclusion que la mère avait planifié depuis le début mon internement au chenil, que la lettre qu’elle avait refusée de me montrer n’était pas une lettre de nomination en tant qu’employé au chenil mais un avis de passage de la fourrière suite à un courrier de la mère les alertant de la présence d’un chien errant menaçant dans sa rue — sinon pourquoi Jaspers m’avait-il assommé de cette façon alors qu’il aurait pu m’attraper facilement avec un sac, car je n’ai jamais mordu personne et n’avais absolument pas l’air menaçant mon sac poubelle à la main ? —, et que même les chiens qu’elle laissait entrer chaque nuit dans la maison puis dans ma chambre participaient d’un plan visant à m’accoutumer progressivement à la présence des chiens autour de moi. Ce plan avait si bien fonctionné qu’après des semaines pendant lesquelles j’avais accueilli les dobermans chaque nuit dans ma chambre je ne me sentais pas si mal que ça dans cette cage, et même dans cette niche, comme si j’avais été chez moi couché sur mon lit, oui, le plan de la mère avait parfaitement fonctionné, elle avait fait de moi un chien, et Jaspers n’y avait vu que du feu, me capturant comme il capturait toutes les autres bêtes, avec la même brutalité, avec la même sauvagerie, sans même entendre ma voix lorsque je criais — chacun de mes mots pris dans une espèce de bouillie, car ce salaud m’avait défoncé la gueule — que je m’appelais Sylvain Dammertal et habitais là, dans cette maison en face, que la propriétaire était ma mère, mais déjà Jaspers claquait la porte du camion et je l’entendais dire à Kerl : Putain, il était gros celui-là, j’ai eu du mal à le traîner !
Une fois transférés dans leurs nouvelles cages les chiens s’étaient tous mis à gueuler, Jaspers s’était amusé à mettre les bêtes les plus agressives ensemble des bergers allemands pour la plupart qui bondissaient debout sur leurs deux pattes arrière s’étranglant car leur collier les serrait attaché à une laisse, mais ils semblaient s’en foutre se jetant en avant vers ceux d’en face eux aussi attachés et qui bondissaient pareil, montrant les crocs bave à la gueule, Jaspers s’amusait beaucoup de ce spectacle donnant des coups de bâton contre les grilles pour les exciter ce qui excitait les autres clebs (comme il disait) dans les cages autour, d’autres bergers allemands tout aussi hargneux à présent au pelage noir et virant au marron sur le ventre qui avait dû être blanc, leurs poils salis par le long voyage qu’ils avaient fait jusqu’ici à travers la plaine dans la poussière quand le temps était sec mais aussi dans la boue quand il avait plu, ayant passé de longues semaines des mois peut-être dans les forêts et les champs aux alentours de la ville, ayant certainement attrapé de nombreux parasites (déjà je me grattais), salis et épuisés par un si long voyage vers l’inconnu, affamés sans doute et prêts à dévorer n’importe quoi (même la pâtée infâme qu’on nous avait servie et sur laquelle ils s’étaient jetés), surtout effrayés d’être ainsi emprisonnés, n’ayant qu’un désir : attaquer, sauter à la gorge du premier venu, lacérer son corps de leurs crocs.



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L’auteur

Première mise en ligne le 27 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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