Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Chenil (56)

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Depuis que j’étais au chenil je rêvais chaque nuit que la mère me livrait à Jaspers en m’ordonnant d’aller sortir les poubelles (elle me tirait de mon lit en pleine nuit et me criait dessus comme une folle, et moi comme un idiot j’obéissais, sans penser un instant qu’il y avait là quelque chose de suspect), chaque nuit je rêvais que Jaspers m’assommait d’un coup de bâton et me traînait jusqu’au camion en soufflant comme un bœuf (ou bien plus rarement que je tombais dans un de ses pièges, comme celui de la cage à l’intérieur de laquelle il y avait une charogne et qui se refermait sur moi une fois dedans), chaque nuit je rêvais que d’autres chiens affolés gueulant étaient autour de moi dans le camion je rêvais aussi qu’il y avait d’autres chiens à la gueule éclatée par Jaspers leur bave leur sang coulant sur le plancher, puanteur, puanteur du camion qui annonçait celle du chenil, chaque nuit je rêvais que nous arrivions au chenil et que Jaspers jetait les cages hors du camion en riant un jeune type en bas Kerl ne cessant de se casser la gueule, chaque nuit je rêvais qu’on me mettait dans une cage du chenil où je reniflais des odeurs de chiens disparus où je m’installais dans une niche encore KO, chaque nuit je rêvais que j’essayais d’appeler les gardiens mais que tout ce que je disais finissait en bouillie incompréhensible en grognement animal et que je restais prisonnier avec d’autres chiens attachés à des laisses, chaque nuit je rêvais que les chiens du chenil excités par les bergers allemands se mettaient tous à aboyer à se dresser les uns contre les autres les deux pattes avant gigotant en l’air que ce vacarme sauvage ne cessait jour et nuit que je me mettais moi-même à aboyer et à sauter dans ma cage dans l’espoir d’oublier de me perdre dans ce vacarme dans cette fureur collective. Je ne rêvais jamais de mes journées de travail là-bas aux côtés de Jaspers et de Kerl ou bien tout seul à m’occuper de nourrir de surveiller les chiens puisque Krumm n’apparaissait que rarement au cours de la semaine, silhouette lointaine qui se glissait dans son bureau et que je ne voyais pas ressortir, quand je rêvais du chenil c’est-à-dire chaque nuit après le passage des dobermans j’étais à l’intérieur d’une cage, et peu à peu les deux scènes celle de la chambre et celle de la cage se mêlèrent, les chiens qui étaient attachés dans la cage du chenil étaient les dobermans qui venaient chaque nuit dans ma chambre, la cage et la chambre se confondaient et les dobermans qui s’étaient détachés de leur laisse s’approchaient de moi couché dans ma niche, tendaient la gueule vers la mienne mais au lieu de voir dans leurs yeux le paysage qu’ils avaient traversé jusqu’ici et la scène de catastrophe qui leur avait fait quitter leur pays c’était leurs crocs que je voyais, leurs crocs jaunes salis par les racines qu’ils avaient rongées et toutes les saletés qu’ils avaient dû manger sur le chemin, leurs crocs surgissaient tout à coup devant moi babines retroussées grognement qui semblait annoncer une attaque imminente haleine de charogne qui me donnait envie de gerber, et moi-même instinctivement je montrais les crocs je les approchais des leurs cherchant tout de même leur regard mais leurs yeux étaient clos il n’y avait plus que leur gueule que leur gueule à quelques centimètres de moi, j’étais encerclé par un groupe de dobermans qui chacun s’approchait la gueule ouverte menaçante, ainsi se confondaient les deux scènes les deux rêves les dobermans m’avaient suivi jusqu’au chenil j’étais plus que jamais sous leur emprise peut-être allaient-ils me dévorer et se rouler ensuite pattes en l’air sur mon cadavre comme sur une de ces charognes qu’ils aimaient tant. J’approchais mes crocs des leurs reniflais l’intérieur fétide de leur gueule nos crocs se touchaient se frottaient je cherchais à tourner un peu ma tête pour voir un oeil mais leur gueule puissante m’en empêchait me bloquait entre leurs crocs sales, chacun à leur tour ils restaient là face à moi dans la cage les yeux clos la gueule juste ouverte babines retroussées m’offrant leurs crocs dans un grognement continu comme s’ils allaient attaquer comme s’ils allaient se jeter sur moi pour me dévorer puis ils se détournaient d’un coup rejoignaient la meute d’où sortait le prochain qui s’avançait vers moi la gueule déjà ouverte les crocs puissamment tendus vers ma gueule d’où s’échappait désormais un grognement de plus en plus hargneux. Les dobermans ne me léchaient plus le visage comme dans la chambre ils me menaçaient avec leurs crocs et comme moi ils grognaient, ils grognaient si près de moi que je pouvais entendre leur grognement partir du fond de leur gorge, mes crocs et les leurs se touchaient un bref instant mais nos langues étaient rentrées je sentais juste leurs babines humides toucher les miennes je les flairais y reconnaissant l’odeur de vase de la chambre, puis c’était un autre chien, mêmes gestes, même cérémonie qui se répétait dans la cage tandis qu’autour ça gueulait comme si nous avions été invisibles, à chaque fois que nos crocs se touchaient et que nos grognements devenaient plus forts je m’attendais à une attaque prêt à reculer pour me défendre ou bien à attaquer moi-même, de plus en plus souvent c’était d’ailleurs moi qui hésitais à attaquer quand nos crocs se touchaient, j’étais de plus en plus excité à l’idée d’attaquer de surprendre peut-être le doberman hésitait-il lui aussi ou bien était-ce pour lui juste une cérémonie une façon de m’initier qu’auraient-ils fait si j’avais attaqué se seraient-ils tous jetés sur moi pour me punir me dévorer comme je le craignais, n’était-ce pas ce qu’ils cherchaient provoquer en moi le désir d’attaquer l’excitation du combat pour voir si j’y céderais ou bien si je continuerais simplement à grogner en éloignant ma gueule les yeux clos comme eux, série de gestes qui étaient peut-être simplement une façon d’exprimer le respect qu’ils éprouvaient pour moi et que moi-même j’éprouvais pour eux si près du combat mais le refusant, le laissant pour une prochaine fois, quand je l’ignorais.



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L’auteur

Première mise en ligne le 28 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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