Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (58)

...

Les cages du chenil étaient déjà toutes pleines, chaque matin Jaspers et Kerl débarquaient avec un camion rempli de chiens, ils me disaient à chaque fois qu’ils auraient pu en remplir le double vu le nombre de clebs qui traînaient dans les rues, il y a toujours plus de clebs était la phrase quotidienne de Jaspers qu’il répétait plusieurs fois de suite en fumant une clope, et il concluait en disant : ça va être de pire en pire, toutes les cages du chenil étaient occupées par au moins six chiens, dans plusieurs cages les niches étaient entassées les unes sur les autres si bien que les chiens emmêlaient leurs laisses et que je devais aller les démêler au risque de me faire attaquer, il arrivait de plus en plus souvent que les chiens se battent entre eux à cause de cet entassement des niches même si on essayait de mettre les chiens les plus tranquilles dans de telles cages, c’est de tout ça qu’il aurait fallu discuter avec Krumm lors de la "réunion" à laquelle j’avais été convoqué avec Jaspers et Kerl, c’est de cette surpopulation des chiens au chenil qu’il aurait fallu parler mais une fois devant Krumm on se taisait aussitôt, oui, dès qu’on était devant Krumm on se taisait, on attendait qu’il parle, on n’aurait jamais osé dire un mot sans sa permission, on venait dans le bureau uniquement pour attendre la parole de Krumm, c’était ça une "réunion", dès le premier jour — donc un jeudi la veille de la première liquidation à laquelle j’assistais ou plutôt participais — ce fut ça et toutes les fois suivantes aussi, seulement l’attente, l’attente de la parole de Krumm et rien d’autre.
Krumm était un petit homme à la voix fluette, ce qui m’étonna bien sûr car depuis plusieurs jours la voix qui n’avait cessé de me répéter les mêmes ordres était forte et grave, et je l’avais naturellement associée à un homme d’une corpulence comparable à celle de Jaspers, mais non, même assis dans le fauteuil face à son bureau Krumm était un petit homme, du moins ce jour-là puisque je devais par la suite me rendre compte que Krumm ne faisait que des apparitions et qu’à chacune d’entre elles il changeait d’apparence, sans doute me l’étais-je imaginé grand non seulement à cause de sa voix grave que j’entendais toute la journée sans le voir, mais aussi parce qu’il m’était apparu à l’entrée du chenil, même à distance, comme un homme de grande taille, ce qu’il n’était pas ce jeudi dans son bureau, tout petit qu’il semblait être flottant dans son immense parka bleu dont il avait retroussé les manches, l’air totalement absent, ses yeux toujours baissés paraissant perdus dans la contemplation de ses souliers sous la table, ou bien étaient-ce des bottes car j’ai vu souvent Krumm par la suite portant des bottes, Krumm était là mais n’était pas là, Krumm était petit ce jour-là mais il pouvait aussi être grand, Krumm avait une voix fluette mais elle se mêlait en moi à sa voix grave, interloqué je regardais Jaspers et Kerl qui étaient restés les mêmes, angoissé je cherchais un miroir dans la pièce pour vérifier si j’avais moi aussi gardé le même aspect, en vain. Ce jour-là Krumm ferma les yeux lorsque Jaspers lui annonça que cent cinquante six chiens avaient été capturés cette semaine, sans compter ceux de la nuit prochaine ajouta-t-il comme pour s’excuser par avance du chiffre qu’il savait inférieur à celui de la semaine précédente, Krumm resta un bon moment les yeux fermés immobile paraissant ne plus respirer puis il rouvrit les yeux les laissa baissés fixés sur sa main minuscule qui était posée sur le bureau et d’une voix très basse que j’eus du mal à entendre au point que je faillis m’approcher de lui avant d’y renoncer aussitôt il se plaignit de ces chiffres, ordonna de capturer plus de chiens dans les prochains jours car sinon dit-il la ville serait envahie et la situation deviendrait incontrôlable, Krumm prononça ces mots calmement semblant n’exprimer aucune émotion même pas la peur face au chaos qu’il annonçait et ce fut tout, il retira sa main du bureau signalant par ce geste que la réunion était finie, s’enfonça un peu plus dans son parka et dans son fauteuil comme s’il avait voulu y disparaître, déjà nous nous étions retournés tous les trois et rejoignions la puanteur du chenil qui nous sauta au visage une fois dehors, soulagés malgré tout d’avoir laissé la vision de Krumm derrière nous, aussi brève avait-elle été.



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L’auteur

Première mise en ligne le 30 octobre 2014

© Laurent Margantin _ 15 juillet 2016

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