Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (61)

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J’avais attendu ce moment où l’on devrait vider le chenil, j’avais su dès le premier jour qu’après m’avoir demandé de remplir les cages on me demanderait de les vider, j’avais su dès le premier jour qu’étant donné la capacité du chenil il ne faudrait pas plus d’une semaine pour qu’on me demande de les vider, j’avais également compris dès mon arrivée que le chenil avait été bourré (c’est comme ça que disait Jaspers), que des niches avaient été ajoutées dans la plupart des cages pour y accueillir davantage de bêtes dans des conditions de plus en plus dégradées, j’avais compris dès le premier jour que les chiens n’étaient enfermés ici que pour y être piqués et je savais déjà que ça se passait dans le bâtiment à la porte verrouillée, j’avais accepté d’obéir aux ordres de Krumm, de nettoyer les cages puis de nourrir et d’abreuver les nouveaux chiens, je ne m’étais plus posé de questions au sujet des chiens ayant déjà les réponses tout autour de moi et j’avais travaillé toute la semaine au milieu des aboiements et des gémissements comme assommé par ces réponses, dès le premier jour dès mon entrée au chenil j’avais été soumis à Krumm plus que soumis écrasé par sa puissance écrasé par la puissance de son regard invisible que je cherchais en vain, oui c’était la puissance de Krumm derrière sa fenêtre caché qui m’avait fait très vite obéir après mon tour des cages en essayant de les compter puis de trouver les corps des chiens liquidés mais en vain, c’était sa puissance qui m’avait fait renoncer dès le premier jour à désobéir à dire non à dire je ne peux pas, dès le premier jour j’avais obéi à Krumm sachant qu’il me faudrait obéir jusqu’au bout que je ne pouvais pas m’échapper que je devrais participer à la prochaine aux prochaines liquidations. Or dès le premier jour où j’avais nettoyé les cages en allant vider des seaux de merde dans un trou que j’avais creusé un peu plus bas j’avais ressenti du plaisir à obéir à Krumm, plaisir qui avait augmenté heure après heure et jour après jour — plaisir que je n’avais encore jamais ressenti aux côtés de la mère ou bien était-ce plutôt que je n’en avais pas été conscient alors qu’avec Krumm j’en avais été aussitôt conscient, dès le premier jour —, oui, à chaque pas que j’avais fait dans le chenil depuis mon arrivée pour y accomplir les tâches les plus ingrates j’avais ressenti un plaisir toujours plus vif à obéir qui permettait de supporter la peur d’être puni pour une faute ou pour ce qui pourrait être interprété comme un acte de désobéissance, ou plutôt les deux fonctionnaient ensemble, j’avais d’autant plus de plaisir à obéir que j’avais peur d’être puni pour avoir désobéi, la peur que m’inspirait Krumm (auquel m’avait livré la mère, je le savais depuis le début), la peur qu’il puisse m’éliminer un jour (c’était ce dont l’avait chargé la mère, sans aucun doute) avait augmenté chaque jour un peu plus mon plaisir à obéir, même si par ailleurs j’avais pu ressentir aussi de la pitié pour les chiens, surtout les premiers jours, puis de moins en moins, comme si mon plaisir à obéir avait affaibli progressivement ma capacité à avoir pitié des chiens (notamment lorsque Jaspers les maltraitait devant moi), comme si peu à peu c’était le plaisir qui avait provoqué en moi l’obéissance qui comptait avant tout, tandis que les souffrances endurées par les chiens ne m’avaient plus touché, avaient été totalement effacées de ma conscience par le vif plaisir que je ressentais chaque jour à obéir aux ordres. J’aurais pourtant dû ressentir du dégoût en entendant les ordres de Krumm et surtout en les exécutant car derrière ces ordres il y avait la mère il y avait la Conseillère il y avait tous les vieux de la ville, Krumm en effet n’était qu’un intermédiaire il ne faisait que transmettre les ordres que les vieux de la ville conduits par la mère avaient d’abord murmurés puis gueulés dans les rues, ordres qui avaient été ensuite couchés sur le papier par les représentants du Conseil invisibles dans leurs bureaux avant d’être transmis à Krumm par la Conseillère (et sans doute y avait-il d’autres niveaux de transmission et de responsabilité que j’ignorais), ordres que Krumm n’avait donc fait que nous transmettre à nous les exécutants tout au bout de la chaîne ou personne d’autre n’aurait voulu être, j’aurais dû détester Krumm qui tout au bout d’une série d’ordres apparemment généreux et bienveillants (accueillir les chiens errants, les nourrir et les abreuver, et même les soigner) nous avait donné l’ordre ultime l’ordre ignoble (j’en restais bien conscient) de les liquider, j’aurais dû même me révolter rejeter les ordres de Krumm et je ne le faisais pas bien au contraire j’obéissais jouissant d’obéir je lui étais reconnaissant de nous donner ces ordres et de rendre possible leur exécution, je ne regardais pas Krumm comme un adversaire mais comme un allié même si j’ignorais tout de lui ne connaissais même pas son vrai visage qui changeait d’une apparition à l’autre, je voyais en Krumm un être supérieur dont la puissance qui m’avait dès le début effrayé et continuait à m’effrayer car elle contenait en elle celle de tous les fous furieux de la ville agités par la mère me fascinait m’enthousiasmait même, justement parce qu’elle contenait toute cette folie toute cette angoisse toute cette rage contre les chiens.



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L’auteur

Première mise en ligne le 3 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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