Éditions Œuvres ouvertes

Sur Goethe

par Novalis

Goethe est un poète entièrement pratique. Il est dans ses œuvres – comme l´Anglais dans ses marchandises – extrêmement simple, aimable, agréable et durable. Il a fait dans la littérature allemande ce que Wedgwood a fait dans le monde artistique anglais, et il a, comme les Anglais, un goût noble acquis par la raison et naturellement économique. Les deux choses se combinent très bien et ont une affinité profonde, au sens chimique du terme. Dans ses études physiques, il apparaît tout à fait clairement qu´il est dans sa nature d´achever totalement quelque chose d´insignifiant, en lui donnant tout le poli et la netteté possibles, plutôt que de commencer un monde et de faire quelque chose en sachant d´avance qu´on ne pourra le réaliser parfaitement, que cela restera certainement maladroit, et que l´on ne pourra jamais le mener à une perfection magistrale. Même dans ce domaine il choisit un objet romantique ou bien gracieusement entortillé. Ses considérations sur la lumière, sa Métamorphose des plantes et des insectes sont des confirmations et en même temps les démonstrations les plus convaincantes que la conférence parfaite fait aussi partie du domaine de l´artiste. On serait aussi d´une certaine façon en droit d´affirmer que Goethe est le premier physicien de son temps – et qu´en vérité il fera date dans l´histoire de la physique. Il ne peut pas être ici question de l´étendue des connaissances, et les découvertes devraient déterminer le moins possible le rang du chercheur en sciences naturelles. Ici tout dépend du fait de savoir si l´on considère la nature comme un artiste l´antique, car la nature est-elle autre chose qu´un vivant antique ? La nature et l´étude de la nature naissent ensemble, comme l´antique et la connaissance de l´antique ; car on se trompe considérablement lorsqu´on croit qu ´il existe des antiques. L´antique commence seulement maintenant à naître. Il naît sous les yeux et à travers l´âme de l´artiste. Les restes de l´Antiquité ne sont que les stimulants spécifiques pour la formation de l´antique. L´antique n´est pas fait avec les mains. L´esprit la produit à travers les yeux - et la pierre taillée est uniquement la matière qui prend seulement son sens à travers elle, et qui ne sert qu´à la faire apparaître. Le physicien Goethe se trouve par rapport aux autres physiciens comme le poète par rapport aux autres poètes. Il peut être parfois dépassé pour tout ce qui touche l´étendue, la diversité et la profondeur d´esprit, mais qui peut l´égaler dans la capacité de formation ? Chez lui tout est acte – quand chez les autres tout n´est que tendance. Il réalise vraiment quelque chose, quand les autres ne font que rendre une chose possible ou nécessaire. Nous sommes tous des créateurs nécessaires et possibles – mais combien peu sont réels. Le philosophe d´école appellerait peut-être cela empirisme actif. Quant à nous nous voulons nous contenter de considérer le talent artistique de Goethe et jeter encore un regard sur son entendement. Chez lui, on peut découvrir la faculté d´abstraction sous une autre lumière. Il abstrait avec une précision rare, mais jamais sans construire en même temps l´objet correspondant à l´abstraction. Ce n´est rien d´autre que de la philosophie appliquée – et ainsi, à notre grand étonnement, nous le retrouvons finalement en tant que philosophe pratique, comme il était d´usage pour tout artiste authentique autrefois. Le pur philosophe sera lui aussi pratique, bien que le philosophe pragmatique n´ait pas à s´occuper de philosophie pure – car cela est un art en soi./Le Meister de Goethe./ Le lieu de l´art authentique est simplement dans l´entendement. Celui-ci construit à partir d´un concept spécifique. L´imagination, la saillie et la faculté de juger ne sont réquisitionnées que par lui. Ainsi le Wilhelm Meister est entièrement un produit de l´art – une œuvre de l´entendement. On voit selon cette perspective quelques œuvres très médiocres dans le monde de l´art – quand la plupart des ouvrages considérés comme supérieurs en sont exclus. Les Italiens et les Espagnols ont de très loin un plus grand talent artistique que nous. Même aux Français il ne manque rien – les Anglais en ont déjà beaucoup moins et en cela ils nous ressemblent, car nous ne possédons nous aussi qu´extrêmement rarement du talent artistique – bien que nous soyons parmi toutes les nations les mieux pourvus de ces capacités dont l´entendement se sert dans ses œuvres. Cette abondance de capacités artistiques rend à vrai dire les quelques artistes parmi nous si particuliers, si extraordinaires, et nous pouvons sûrement nous attendre à ce que les plus merveilleuses œuvres d´art apparaissent parmi nous, car en ce qui concerne l´universalité énergique aucune autre nation ne peut concourir avec nous. Si je comprends bien les plus récents amis de la littérature antique, ils ne visent rien d´autre, à travers leur prétention à imiter les auteurs classiques, qu´à nous former nous comme artistes – à éveiller en nous des œuvres d´art. Aucune autre nation à part les Anciens n´a eu un sens artistique développé à un tel degré. Tout chez eux est œuvre d´art – mais peut-être ne faudrait-il pas en dire trop, si l´on partait de l´hypothèse qu´ils ne sont ce qu´ils sont que pour nous, ou ne peuvent le devenir que pour nous. Il en va de la littérature classique comme de l´antique ; en vérité elle ne nous est pas donnée – elle n´existe pas – mais elle doit être produite par nous. C´est seulement à travers une étude courageuse et spirituelle des Anciens que naît une littérature classique pour nous – littérature que les Anciens eux-mêmes n´avaient pas. Les Anciens se saisiraient de la tâche inverse – car l´artiste seul est un homme limité, unilatéral. Pour ce qui est de la sévérité Goethe n´égale pas les Anciens – mais il les surpasse lorsqu´il s´agit du fond – même si le mérite ne lui revient pas. Son Meister leur est suffisamment proche – car combien il s´agit là tout bonnement d´un roman, sans devoir y ajouter un adjectif – et comme cela représente beaucoup à notre époque ! Goethe sera surpassé et doit être surpassé – mais seulement comme les Anciens peuvent l´être, du point de vue du fond et de la force, de la diversité et de la profondeur – en tant qu´artiste, point – ou bien seulement un peu, car sa justesse et sa sévérité sont peut-être déjà plus exemplaires qu´elles ne paraissent.


C´est dans un contexte bien particulier que Novalis rédige ce texte qui révèle pour la première fois d´une façon aussi directe les liens entre les sciences et les arts dans le romantisme. Il est depuis l´hiver 1797 à l´Académie des mines de Freiberg, où il suit une formation scientifique approfondie. « Les sciences, écrit-il déjà quelques mois auparavant, gagnent un intérêt considérable pour moi, car je m´y consacre selon de plus hautes visées – depuis un point supérieur. En elles je veux vivre jusqu´à mon dernier souffle . » Le 29 mars 1798, le jeune homme avait fait la connaissance de Goethe à Weimar, et l´on peut supposer que c´est à partir de sa propre expérience professionnelle et personnelle des sciences que Novalis aborda l´artiste, lui aussi très occupé par ses propres recherches scientifiques.

Mise en ligne le 12 mars 2010

© Novalis _ 8 juillet 2014

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