Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (62)

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Le vendredi en arrivant au chenil Krumm ou plutôt la voix de Krumm que j’entendais dès que j’arrivais près des cages m’avait chargé de nourrir les chiens en ajoutant à la pâtée des comprimés qu’il m’avait fallu d’abord broyer, des calmants m’avait dit Jaspers sinon ils te bouffent, le véto était arrivé vers neuf heures comme chaque vendredi et était allé directement au bâtiment dans lequel je n’étais encore jamais entré parce qu’il était toujours verrouillé, le véto un type à lunettes portant blouse blanche que j’aurais plutôt vu conservateur de bibliothèque regard fuyant crâne chauve évidemment une mallette dans laquelle il transportait les seringues qu’il avait alignées sur une table dès qu’il était entré dans la pièce principale du bâtiment sans fenêtre juste une porte sur la droite qui donnait sur le crématorium, allez-y avaient été ses seuls mots pour nous commander d’aller chercher les premiers chiens, curieux spectacle m’étais-je dit la première fois oui spectacle avais-je pensé comme si je n’avais pas vraiment participé à ce qui ressemblait à un rituel, Jaspers déjà parti vers la cage des connards comme il appelait les chiens les plus sauvages les plus dangereux en général des bergers allemands ou des dobermans (de plus en plus nombreux, disait-il toujours, ils nous boufferont si on les liquide pas), Jaspers déjà revenu tirant un gros clébard qui se traînait à moitié groggy portant une muselière, Jaspers soulevant le chien le plaçant sur la table métallique au milieu de la pièce éclairée par des néons qui diffusaient une lumière blanchâtre craie sur les visages, longs poils noirs et beiges du berger qui avaient pris une couleur un peu laiteuse, écoeurante, vas-y doc on te le tient il va pas te mordre avait dit Jaspers en rigolant le véto n’écoutant même pas avait plongé sa seringue dans les poils dans la chair, raidissement soudain de l’animal mort sans douleur apparente, geste automatique du véto retirant sa seringue la jetant dans un sac posé par terre à côté de lui, mains mises un instant dans les poches de sa blouse blanche puis retirées pour saisir une nouvelle seringue l’extraire de son enveloppe en plastique, allez regard fuyant du véto à ton tour le nouveau. J’étais donc sorti de la blancheur sale de la pièce où j’avais eu le sentiment d’assister à une espèce de rituel de mort déjà bien rodé où chaque participant savait quel geste faire et quoi dire ou se taire comme le véto sans regarder personne, j’avais marché au milieu des cages cernées par la forêt grise sans pouvoir choisir la bête qui allait y passer maintenant, de l’autre côté des grilles les chiens alignés bizarrement silencieux (comme si Krumm avait été là devant eux) me regardaient fixement pas effrayés attendant juste, certains tendant la gueule vers moi comme s’ils avaient voulu une caresse ou fait comme si pour pouvoir me bouffer la main, je m’étais approché d’une cage où étaient rassemblés les chiens les moins agressifs les petits modèles on disait j’avais ouvert la porte sans crainte et m’étais dirigé vers un teckel noir à poil ras adorable animal qui avait dû passer sa vie entre un salon et un jardin avant de se retrouver chassé de sa maison de son quartier de sa ville perdu dans la nature, comment avait-il réussi à survivre comment avait-il réussi à traverser l’immense plaine je cherchais à lire son histoire dans ses yeux mais ses yeux comme ses poils étaient noirs il n’y avait rien à lire ou déjà la mort sa propre mort que je lui apportais en lui caressant doucement la tête. Une fois le teckel sur la table qui levait vers les yeux vers nous j’avais remarqué que le véto ne regardait que l’aiguille de sa seringue qu’il avait dressée devant lui faisant jaillir une seule goutte qui était allée s’écraser sur le sol, à aucun moment de l’opération le véto ne s’était occupé du chien même pas de sa taille injectant la même dose de mort à chacun, jamais au cours de ce premier jour (ni des suivants) il n’avait regardé l’un des chiens jamais il n’avait cherché à lire quelque chose dans leurs yeux, était-ce l’éclairage qui effaçait ses yeux creusait à la place de larges trous noirs le véto semblait n’avoir qu’un torse qu’une tête aux orbites vides et surtout seuls membres en mouvement de son corps ses deux mains l’une posée sur le chien pendant que nous le tenions les doigts écartant les poils à l’endroit de l’injection le plus souvent à la cuisse et l’autre main qui manipulait la seringue avec virtuosité injectant le liquide d’un coup comme s’il avait piqué une aiguille dans un vêtement à coudre, jetant ensuite le chien mort d’un geste froid sur le côté ses deux mains jonglant encore une seconde avec la seringue vide avant de la faire disparaître, puis ce allez qu’il nous crachait à la gueule d’un air maussade.



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L’auteur

Première mise en ligne le 4 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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