Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (64)

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Krumm n’était pas apparu nous ne savions même pas s’il était dans son bureau nous avions suivi ses consignes à la lettre attendant une bonne heure que les calmants aient agi avant de commencer, mettant des muselières aux chiens les plus agressifs, ne faisant pas de pause pour profiter pleinement de l’effet des sédatifs (ce qui n’avait pas empêché que certains se rebellent et refusent d’entrer dans le bâtiment inconnu, alors Jaspers les avait saisis à la gueule moi aux pattes et bloqué le chien après avoir gesticulé encore un peu avait fini par rester immobile couché sur la table métallique pendant que le véto lui enfonçait l’aiguille dans les poils dans la chair puis on n’avait plus eu entre les mains qu’un corps raide et encore chaud qu’il avait fallu porter une dernière fois inanimé et jeter sur le tas dans l’autre pièce), tout s’était bien passé beaucoup mieux que je l’avais pensé à aucun moment je n’avais ressenti de la pitié pour ces chiens que j’avais commencé à percevoir comme des menaces depuis que j’étais au chenil sous l’influence certainement de Krumm et à travers lui de la mère et des vieux, j’avais simplement observé heure après heure les mouvements et les gestes mécaniques du véto et essayé de l’imiter dans mes propres gestes et mouvements, si bien qu’à la fin de la matinée attrapant les derniers chiens j’avais eu la sensation que toutes les fonctions de mon corps et même de mon esprit avaient été automatisées robotisées, à aucun moment je n’avais ressenti une émotion même pas lorsque le véto enfonçait son aiguille et que parfois nous entendions un dernier gémissement et ça je le devais à Krumm ou plutôt je le devais à mon obéissance à Krumm qui même absent était là veillait sur moi veillait sur nous tout au long de cette journée de liquidation.
Après une semaine abrutis par les aboiements on était sortis prendre l’air on avait enfin pu savourer le silence de la forêt autour, on était allés faire un dernier tour des cages en contrôlant que toutes les niches étaient bien vides car il arrivait souvent que les derniers chiens s’y cachent tapis dans l’ombre attendant qu’on approche pour attaquer (Kerl s’était fait bouffer une cuisse comme ça et refusait désormais de s’approcher des niches), on avait fumé une clope avant de passer à la dernière phase de la liquidation, Jaspers était bizarrement silencieux, Jaspers n’avait pas dit un mot pendant plusieurs minutes finissant sa clope songeur (ce qui ne lui arrivait qu’à ce moment précis chaque vendredi, comme je devais le constater les semaines suivantes) puis il était rentré, au bout d’un moment j’avais entendu un long sifflement, c’était la première fois que j’entendais ce sifflement de Jaspers si puissant si étrange que je ne pus m’empêcher de frémir, sifflement de chasseur sans aucun doute, sifflement qui me terrifia car je ne savais s’il signifiait que je devais rejoindre le groupe à l’intérieur ou bien que j’étais moi-même la proie et devais m’échapper dans la forêt où je serai poursuivi par Jaspers, Kerl et peut-être Krumm, je m’étais mis à trembler pris de panique certain que c’était moi qu’on allait liquider maintenant j’avais levé les yeux vers le ciel pour implorer qui quoi je l’ignorais, le ciel était gris cendre une fumée plus claire montait s’assombrissant, j’avais essayé de me calmer écrasé ma clope m’étais levé et au lieu de fuir j’étais rentré me préparant au pire.



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L’auteur

Première mise en ligne le 6 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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