Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (66)

...

Les nuits qui suivirent la première liquidation j’étais encore au chenil et j’entendais le long sifflement angoissant qui provenait du crématorium, effrayé certain que c’était mon tour je décidais de fuir en courant, sortais du chenil et m’enfonçais dans la forêt tout en visualisant comme sur un écran intérieur Jaspers et Kerl qui avaient rassemblé une bonne douzaine de bergers allemands au long pelage roux et noir (on ne les avait donc pas liquidés ?) auxquels ils avaient donné ma veste à flairer, puis la meute partait à ma recherche dans la forêt, je m’entendais souffler comme un animal pourchassé je me voyais écarter les branchages de plus en plus épais m’écorchant le visage, mais bien sûr les chiens couraient plus vite que moi et finissaient par me rejoindre, Jaspers derrière eux qui n’avait cessé de les exciter pendant toute la chasse leur lançait un bouffez-le et déjà je voyais leur gueule ouverte leurs crocs tendus vers ma gorge qu’ils allaient déchirer d’un seul coup de mâchoire et moi qui tombais en arrière sous le poids des chiens. Puis Jaspers écartait difficilement les chiens de mon corps ensanglanté à grands coups de canne, il saisissait l’un de mes pieds, Kerl l’autre pied et tous deux traînaient mon cadavre que les chiens continuaient à mordre, était-ce bien moi qu’on traînait me demandais-je chaque nuit, étais-je bien ce corps ensanglanté entouré d’une meute de chiens qu’on traînait dans la forêt, après l’attaque je doutais à chaque fois ne voyant plus la scène du dedans mais du dehors comme si j’avais été caché derrière un arbre jusqu’à la scène suivante où caché je ne sais où je voyais Jaspers et Kerl sans les chiens qui étaient restés à l’extérieur me soulever par les pattes pour étaler mon corps sur la grille, ouvrir la porte vitrée et m’enfourner prenant feu aussitôt, vision que je connaissais de la combustion d’un corps de chien d’abord le pelage et la graisse qui flambaient puis le ventre qui explosait libérant les boyaux, les os se consumant plus lentement surtout le crâne oui le crâne en dernier, au réveil je touchais tout de suite mon crâne fiévreux allais dans la salle de bains l’aspergeais d’eau comme si j’avais voulu éteindre le feu l’immense feu du crématorium vision nocturne dont je ne pouvais plus m’échapper revenant revenant nuit après nuit paniqué au réveil plongeant même la tête sous le pommeau de la douche pour éteindre le feu dans le crâne le feu du crématorium qui ne s’éteignait jamais.
Une fois levé la tête douchée et un peu moins fiévreuse je m’asseyais dans la cuisine pendant que la mère était partie en ville continuer à agiter les esprits et je réfléchissais : qu’avais-je donc fait de mal pour que Jaspers siffle ainsi mon arrêt de mort lance sur moi la meute des bergers allemands qui n’avaient sans doute attendu que ça pendant toute la semaine, quelle faute avais-je pu commettre moi qui suivais tous les ordres de Krumm moi qui lui étais entièrement dévoué moi qui obéissais également à Jaspers que je détestais pourtant profondément, qu’avais-je donc fait qui ait pu conduire Krumm à donner l’ordre à Jaspers de siffler mon arrêt de mort et de me liquider comme les autres chiens et même d’une manière plus barbare que les autres chiens lançant la meute sur moi dans la forêt n’ayant même pas droit à une mort propre à la seringue mais condamné à une mort atroce et sanglante déchiqueté par des crocs, comment Krumm avait-il pu prendre cette décision alors que je n’avais passé qu’une semaine au chenil, la tête dans mes mains je réfléchissais je cherchais quelle erreur même infime j’avais pu commettre pendant cette première semaine en vain je ne trouvais pas puis d’un seul coup je me réveillais enfin je dissociais le rêve que j’avais fait de mon quotidien au chenil, je comprenais avec soulagement que le Jaspers qui sifflait dans mes rêves n’était pas le Jaspers du chenil où je travaillais pendant la journée, pareil pour Krumm, que celui-ci n’avait pas encore pris cette décision, oui je me surprenais à penser pas encore pris cette décision comme si le rêve annonçait ce qui allait se passer ce qui allait m’arriver car je savais que c’était la mère qui avait organisé mon embauche au chenil je savais qu’elle avait été qu’elle était en contact avec Krumm (le téléphone sur la table de Krumm, consulter les appels reçus dès que possible), je savais qu’elle avait mis comme condition à mon embauche que je sois liquidé un jour ou l’autre, vous verrez c’est un bon à rien je l’entendais déjà vous devrez vous en débarrasser, oui c’est la mère qui m’avait envoyé au chenil et Krumm savait qu’il devrait me liquider un jour ou l’autre le rêve était donc prémonitoire, la tête à nouveau fiévreuse dans mes mains je réfléchissais cherchais comment m’échapper voyais la forêt mais entendais déjà les chiens gueuler derrière moi et c’est éveillé à présent que je voyais la scène des chiens qui se jetaient sur moi qui tombais en arrière les crocs les coups de mâchoire fièvre.



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L’auteur

Première mise en ligne le 8 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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