Œuvres ouvertes

Le fredon, dissémination d’octobre 2014 avec Denis Boyer

un espace d’écoute ouvert à la musique du monde

Tout d’abord cette origine géographique commune : Conflans Sainte Honorine, où Denis et moi avons vécu à peu près à la même période sans nous connaître. Le confluent de la Seine et de l’Oise est un espace où j’ai beaucoup rôdé, en remontant jusqu’à Pontoise et Auvers, où en redescendant la Seine jusqu’à Herblay.

J’ai découvert le travail de Denis Boyer il y a quelques années et l’avais présenté une première fois dans la Revue des ressources. Il m’avait contacté à propos de Roger Caillois et d’un article où il était question d’une "musique de la terre" et du romantisme allemand. Ces pages ont été reprises dans la belle revue papier qu’anime Denis Boyer, Fear Drop, revue toujours accompagnée d’un CD présentant certaines musiques dites "expérimentales" ou encore "bourdonnantes". A travers lui, j’ai abordé un champ d’écriture musicale qui m’était totalement inconnu. Un nouveau confluent donc.

C’est naturellement vers Denis Boyer - également auteur de plusieurs proses poétiques publiées sur Oeuvres ouvertes - que je me suis tourné quand j’ai lu la proposition de dissémination de Serge Marcel Roche, qui relie étroitement écriture et écoute. "L’écoute ensemence-​t-​elle l’acte d’écrire et com­ment la manière dont on écoute et ce que l’on entend, hors de soi et en soi, se retrouvent en l’écrit ?", est-il demandé.

Deux textes qui proposent quelques réponses :
- Le fredon (sur cette même page)
- La belle ambiante - Pour une cinématique de la drone music

Encore merci à Denis Boyer d’avoir accepté cette invitation.

 

Denis Boyer | Le fredon

« Plage de Saint-Jouin, non loin d’Étretat, je marche sur les galets, et le son produit se propage au-dessous d’eux à la manière d’un courant souterrain sur le point d’affleurer, ou encore d’une conversation d’animalcules grouillants et affolés. Plus loin, à Étretat, le reflux est accompagné par un son de succion, les galets tètent l’eau de mer. Veules les Roses, le lendemain, flux et reflux excitent l’envers d’un énorme rocher, qui réagit d’un grognement assourdi. Sons de tablas. 2 août, Ardèche : cette fois loin de la mer, sur le Mont Tartas, une pierre plate, volcanique, sonne comme du verre lorsqu’on la heurte avec une autre pierre. »
Considérant que j’écris principalement sur la musique, ma place est peut-être dans le même temps la meilleure et la plus médiocre pour me permettre de dire la façon dont elle appâte les mots. La musique me souffle quoi écrire.

Je crois qu’il ne saurait être question d’écrire sur la musique sans l’alchimie qu’elle opère dans le système nerveux. Pour parvenir aux mots, à l’expression, il lui faut se transformer en images ou pour le moins les enfanter. Secousse, tremblement infime, répété ou isolé, nappe effilochée, la musique jamais n’accordera un mot, elle est le langage poétique parfait.

Ce n’est pas faire bon marché de la musique, ce n’est pas la réduire à l’étape, que de comprendre qu’il lui faut muter pour se refléter dans la combinaison des mots. Il a bien fallu à l’essence divine la matrice utérine de Marie pour qu’un messie mémorable vît le jour. C’était la fin de l’Âge d’Or où Dieu parlait directement aux hommes. Désormais inclus dans le temps historique, il lui faut germer dans un corps précaire afin d’accéder à la parole. La musique ensemence la pensée qui fait grandir en elle l’image. Si elle vise l’expulsion écrite, l’émotion musicale vit la métamorphose ; sa chrysalide de son mute en image, en paysage, et tisse un réseau métaphorique. C’est celui-ci que l’homme extirpe de lui, consentant qu’au fil des étapes, le fluide se soit acquitté de quelques taxes douanières sans quoi il n’aurait pu franchir la barrière de la pensée puis celle du crayon. Admettons donc qu’il y a perte, dégradation, corruption par le langage. C’est, aussi bien, la disgrâce qui s’abat sur quiconque tente de rapporter le monde par les mots. Pour autant, on n’a jamais su empêcher le papillon d’aller à la flamme.

Le silence à la musique. La musique à la métaphore. La métaphore à l’écriture.

D’un bout à l’autre, ou du moins de la musique aux mots, des mots à la musique, il faut donc que s’opère la traduction, un changement de régime ontologique qui telle la smoltification du saumon, permettra au frémissement de survivre dans l’autre domaine.
Ce qui me conduit inlassablement à tenter, et je l’ai même rendu manifeste, de compléter « l’imagier des sons sans images ».
L’écoute en soi, c’est la vue. Cette synesthésie volontaire est d’autant plus riche que le terreau musical est voisin du primordial. Les musiques les plus fécondes en dessins de paysage sont aussi les plus éloignées du rythme, de la mélodie, favorisant la texture et l’harmonie. Des musiques qui, si proches des troublantes ébauches chantantes que la nature serre dans l’eau, dans les pierres, dans le vent, dans le trille des oiseaux, portent en elles le fantôme d’un fredonnement à venir. Hôtes d’une zone grise où la métaphore prend naissance, les musiques bourdonnantes appellent ainsi sans équivoque une contrepartie picturale qui fera d’autant plus système qu’elle s’augmente à la focalisation ; ainsi le grain du minéral ou le dessin de l’écorce émerveillent par leur complexité sauvage, leur variété dans la répétition.

Je donne ici pour seule illustration (mais la lecture de La Belle ambiante exposera mon système de manière panoramique), la chronique de la composition Chant d’ombre de Michèle Bokanowski (www.optical-sound.com) :

« Chant d’ombre est proche de cet espace incertain où le silence prend corps, verbe, où le noir primordial consent au gris, contaminé de peu de lumière. Cette pièce est puissamment belle, gréant une nef dont le départ et la destination sont du même continent obscur, roulant sur la vague ténue momentanément gonflée en épais filin granuleux doublé d’un reflet d’harmoniques. Par gros temps, on lance la corne de brume, et c’est elle que l’on croit entendre lorsque la descente de la vague et de son train libère le ciel enténébré. Quand la surface d’ombre miroite, elle atteint paradoxalement à plus de clarté, et laisse deviner dans ses profondeurs le babillage inintelligible de la noirceur, l’atelier où les boulets de charbons sont leurs propres contremaîtres. Ces étages mis en place, à l’oreille et à l’œil, le chant s’élargit, se polit, ondule, et même, lancé sur la voie organique, trouve une pulsation. »

Illustration : Kandinsky, Contrasting sounds

© Denis Boyer _ 31 octobre 2014

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