Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (67)

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Au cours de la journée j’essayais de me libérer du souvenir de cette scène mais elle revenait sans arrêt, quand je marchais le matin vers la colline je rêvais encore éveillé tellement pris par les images de ma mort à venir qu’avançant sous les arbres j’étouffais déjà songeant aussi aux coups de fil que la mère passait à Krumm, sur l’écran les numéros s’affichaient en fait un seul numéro celui de la maison celui de la mère et penché sur le combiné j’entendais la mère qui appelait Krumm plusieurs fois par jour me dénonçant oui exactement me dénonçant comme elle l’avait fait depuis toujours me dénonçant aux voisins aux professeurs aux quelques proches pour des vols ou des dégâts que je n’avais pas commis me dénonçant pour n’importe quoi de préférence et gueulant toujours, j’entendais la voix de la mère et je voyais Krumm qui écoutait sans rien dire notant quelques mots sur une feuille de papier comme celle froissée que j’avais retrouvée à côté de son bureau que je ne parvenais pas à lire comme si dans les rêves tout ce qui était écrit devenait flou illisible, combien de temps passais-je par jour à rêver ainsi éveillé me répétant certaines scènes de la nuit en particulier celle de la chasse de la forêt, quand voyais-je vraiment ce qui était autour de moi sans que ce soit brouillé par les images du rêve, j’entendais la mère je voyais Krumm assis dans son bureau écoutant prenant quelques notes s’informant sur moi programmant ma mort sur un bout de papier froissé que je ne parvenais pas à lire, puis je tournais le regard vers les cages à nouveau vides du chenil non là je ne rêvais pas elles étaient bien vides il fallait les nettoyer une nouvelle fois et là je ne rêvais pas même si j’entendais encore une fois le sifflement de Jaspers mais au loin pas ici ailleurs dans le rêve.
Avant de nous occuper des cages Kerl et moi il avait fallu nettoyer le crématorium en entrant par une porte latérale donnant accès au cendrier encore chaud du feu de la veille, pelle à la main on chargeait une brouette de la cendre grise et de morceaux qui n’avaient pas entièrement brûlés des crânes le plus souvent crânes noirs dont les orbites semblaient nous regarder quand nous les tenions dans nos mains, mais on s’en foutait vu que le plus important pour nous c’était de faire ça vite à cause de la puanteur qui régnait dans le crématorium puanteur qui nous prenait à chaque fois à la gorge et à laquelle je n’ai jamais pu m’habituer ni Kerl d’ailleurs qui titubait plus que d’habitude et ne cessait de buter sur des morceaux, une fois même il s’était étalé dans la cendre encore chaude et je l’avais aidé à se relever son visage en sueur soudain grisâtre et pareil à un masque mortuaire, mais Kerl ne s’était pas plaint avait repris sa pelle pressé d’en finir tandis que la puanteur le lendemain de la première liquidation m’avait rendu malade, c’était une puanteur plus forte encore et plus insupportable que celle de la forêt et même du chenil qui imprégnait mes vêtements et mon corps depuis plusieurs jours, c’était une puanteur bien pire que celle des cages ou plutôt elle était comme son aboutissement chair liquides os excréments tout cela sentait encore mais brûlé mais mort, c’était bien la même matière les mêmes organes mais réduits à une espèce de poudre pestilentielle qu’une fois dehors nous jetions sur le sol puis toujours avec nos pelles lancions en l’air pour que le vent s’en charge et qu’elle se perde dans le ciel toujours gris au-dessus de la forêt, les cendres s’envolaient devant nous souvent vers la forêt autour du chenil ou bien d’autres fois vers la ville et je pensais alors aux vieux à leur peau grise à leurs cheveux gris à leurs yeux gris qui seraient plus gris encore de cette cendre et c’était bien la seule satisfaction que j’avais au chenil.



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L’auteur

Première mise en ligne le 10 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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