Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (68)

...

Mais la première fois dans le cendrier j’avais trop inhalé la puanteur des chiens brûlés en plus de la puanteur des chiens vivants toute la semaine et sans doute avais-je reconnu la puanteur de la forêt le premier jour celle diffusée par ces particules qui flottaient dans l’air et que j’avais inhalées également, j’avais fait signe à Kerl que je me sentais mal que j’allais... puis j’avais gerbé sans avoir le temps de sortir j’avais gerbé sur les cendres mon jet puissant creusant un trou jaune qui s’étendit sur la surface grise, j’avais gerbé d’un coup tout mon dégoût de la semaine ce dégoût que je portais depuis des jours quand j’entrais dans les cages me protégeant parfois le nez d’un foulard ce dégoût que je ressentais même chez moi sentant la puanteur en moi intimement mêlée à ma chair à mes os et même à mes pensées car toutes mes pensées du chenil dès le premier jour avaient été puantes, j’avais gerbé tout mon dégoût malgré le fait que j’avais obéi et ne m’étais pas ému du sort des chiens des dizaines piqués devant moi dégoût physique et non moral dégoût de devoir porter en soi la puanteur d’être cette puanteur soulagement un instant de l’avoir expulsée de soi de la voir jaune là creusant son trou l’étendant dans les cendres devant soi, et puis encore un coup encore une couche sur les cendres dans les cendres s’enfonçant s’étendant, oui soulagement d’avoir gerbé d’avoir gerbé enfin de se libérer de cette puanteur du chenil je croyais. J’avais gerbé encore un ou deux coups dans le cendrier élargissant approfondissant le trou dans les cendres puis certain d’être bien vidé de toute la puanteur absorbée ou qui s’était formée en moi pendant ces quelques jours j’avais relevé la tête et vu Kerl à côté de moi attendant que j’aie fini comme si lui aussi était déjà passé par là, mais il ne dit rien il se contenta de me prendre le bras et de m’aider à sortir à rejoindre le ciel gris où les cendres que nous avions sorties volaient déjà, c’était la même lumière sale qu’à l’intérieur du crématorium, même dehors on était encore à l’intérieur du crématorium c’est ce que je m’étais dit en avançant vers le bureau de Krumm où Kerl m’entraînait pourquoi je l’ignorais, quand une fois dans le bureau où Krumm se tenait assis immobile sans même tourner la tête vers nous je compris que Kerl m’avait conduit jusque là pour que je m’allonge un moment sur le canapé placé à côté de la fenêtre d’où je pouvais voir Krumm de profil, Krumm qui était comme d’habitude tassé sur lui-même mais qui même dans cette position semblait ce jour-là plus grand que le premier jour où je l’avais vu et son visage plus osseux son nez plus pointu sa tête sortant juste un peu de son éternel parka bleu, que faisait-il là tassé ainsi sur lui-même semblant réfléchir les yeux qui se fermaient quelques instants puis se rouvraient à quoi pensait-il, allongé sur le canapé vidé de la puanteur j’essayais de deviner, était-il content de mon travail me trouvait-il assez obéissant était-il déçu que j’aie gerbé dans le cendrier, ou bien ruminait-il déjà l’organisation de la prochaine semaine comptant combien de nouveaux chiens il pourrait il devrait accueillir dans les cages en y installant éventuellement de nouvelles niches, ainsi plongé dans ce que je croyais être les pensées de Krumm toujours immobile à son bureau toujours tassé sur lui-même je faillis ne pas entendre sa voix quand il dit très bas cette phrase qui resta pour moi énigmatique : les chiens sont dans la passion, les hommes dans la raison, d’une voix si basse que je dus me pencher hors du canapé pour l’entendre quand il la répéta car il la répéta plusieurs fois semblant parler pour lui-même : les chiens sont dans la passion, les hommes dans la raison, puis tournant son regard mort vers moi il répéta la phrase une dernière fois, la voix tremblante cette fois-ci comme s’il avait voulu me prévenir de je ne sais quel danger avant de revenir à sa position initiale et de se taire à nouveau.
Quelques jours plus tard la tête fiévreuse encore prise par les rêves nocturnes où la meute de bergers allemands menée par Jaspers me pourchassait dans la forêt avant de me bouffer je repensais à cette scène dans le bureau de Krumm et me demandais s’il n’avait pas donné l’ordre à Jaspers de m’éliminer parce que j’avais gerbé dans le cendrier ne supportant pas ce signe de faiblesse l’interprétant peut-être comme de la compassion envers les clebs que lui et Jaspers méprisaient tant les rabaissant les traitant comme de la viande à liquider totalement indifférents à leur souffrance, mais Kerl n’avait-il pas lui aussi gerbé comme il me l’avait lui-même raconté, ou bien Kerl m’avait-il raconté ça juste pour me rassurer, et puis est-ce que Krumm et Jaspers étaient vraiment indifférents à la souffrance des chiens n’en jouissaient-ils pas plutôt et si c’était le cas alors Krumm n’avait-il pas donné l’ordre à Jaspers de m’éliminer non pas parce que j’avais été faible lors du nettoyage du cendrier mais simplement pour assister à ma liquidation et en jouir, oui jouir de la liquidation de cet animal saisi par ses passions esclave de ses émotions alors qu’eux n’en éprouvaient aucune planifiant organisant semaine après semaine la liquidation des chiens errants avec une froideur absolue, mais alors qu’était cette jouissance froide du meurtre sinon une espèce de passion me demandais-je soudain incapable d’éclaircir ce point car je revoyais aussitôt le visage impassible de Krumm ou plutôt l’absence de visage puisqu’il m’était impossible de discerner des traits propres une expression personnelle une individualité quelconque chez cet homme assis tassé sur lui-même et dont la voix semblait totalement artificielle comme celle d’un automate.



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L’auteur

Première mise en ligne le 11 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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