Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (72)

...

Je contournais le centre-ville dont les rues étaient bloquées par des forces de police, sortais de la ville et me dirigeais vers la colline de l’est où se trouvait le chenil, dans cette zone les chiens errants devenaient plus rares mais c’est pourtant là que j’étais suivi par le même chien depuis plusieurs jours, j’essayais de le semer mais il continuait de me suivre marchant toujours à une cinquantaine de mètres derrière moi, il me suivait jusqu’à l’orée de la forêt jusqu’en haut de la colline, il me suivait jusqu’à l’entrée du chenil et je le retrouvais le soir à la sortie assis sous un arbre les oreilles dressées comme s’il avait reconnu son maître, je lui lançais des pierres pour qu’il parte mais ça ne lui faisait pas peur il continuait de me suivre, il me suivait jusqu’à chez moi indifférent à la foule des chiens rassemblée dans mon quartier et dans plusieurs autres quartiers de la ville qu’on semblait avoir abandonnés aux bêtes ne cherchant plus qu’à protéger le centre-ville, la nuit le chien restait devant la porte du garage comme s’il avait su que j’y couchais et je remarquais qu’il tenait les rottweilers à distance si bien que pour le remercier un soir je soulevai la porte et lui jetai quelques restes de nourriture que j’avais rassemblés (chaque soir quand je rentrais je trouvais une boîte de conserve déposée par la mère en haut des escaliers dont je réchauffais le contenu sur un petit réchaud à gaz), restes de nourriture sur lesquels il se jetait avidement sans même me regarder avant de retourner à son poste de guet à quelques mètres de la porte que je refermais sur la nuit grouillante d’une vie animale sourde et menaçante à laquelle bizarrement il semblait tenir tête, seul. Manky (c’était son nom, nom que j’allais trouver bientôt tatoué dans l’intérieur de l’une de ses cuisses) était un chien très laid, sans doute le plus laid de tous les chiens que j’avais vus depuis que j’étais au chenil, il avait une vraie tête de hyène qui permettait de le reconnaître facilement dans la foule des chiens, des poils très ras de couleur beige tigrés noir sur un corps souple et musclé, Manky était unique parmi tous les chiens errants, était-il d’ailleurs l’un des leurs ou avait-il été toujours là à parcourir les rues et s’était-il simplement mêlé aux autres je l’ignorais, pourquoi avait-il commencé à me suivre un matin alors que je sortais de chez moi, pourquoi faisait-il le guet devant la porte du garage semblant ne jamais dormir, pourquoi était-il apparu juste après la disparition des dobermans, que me voulait-il à moi le plus coupable des hommes (et il le savait puisqu’il me suivait chaque jour jusqu’au chenil), toutes ces questions m’occupaient et j’aurais voulu les lui poser surtout lorsqu’il me fixait de son regard noir plus fauve que celui des autres chiens regard un peu inquiétant les premiers jours, il me semblait même que Manky attendait que je lui pose des questions et qu’il était venu jusqu’à moi pour engager un étrange dialogue qui durerait tout le temps où nous serions ensemble.
Je savais que Manky malgré les aboiements dans la rue entendait quand la mère déboulait dans la cave en pleine nuit munie d’un bâton semblable à celui de Jaspers pour m’asséner quelques coups alors que je n’arrivais pas à me dégager de mes pneus où je me trouvais coincé (avec le sommeil j’étais tombé dans un des creux), coups que je recevais donc sur tout le corps en gémissant coups donnés par la mère en hurlant sans que je comprenne ce qu’elle hurlait car sa bouche était bizarrement ensanglantée et je supposais que ses dents la faisaient plus que jamais souffrir, je m’en étais douté la mère ne pouvait pas vivre sans moi à côté dans la chambre, elle avait besoin de venir me martyriser chaque matin de me réveiller doucement et douloureusement en me labourant un bras de ses griffes, elle avait besoin de moi qu’elle aimait boxer à sa façon hystérique un peu plus tard dans la cuisine, mon bannissement dans la cave était insupportable elle ne pouvait vivre sans me donner des coups sans me faire souffrir et ainsi se faire souffrir, il lui fallait donc descendre chaque nuit dans la cave pour me donner une série de coups de bâton en hurlant, ce qu’entendait Manky aux aguets derrière la porte du garage jusqu’au moment où la mère l’entendait gratter la porte de ses griffes et gémir ce qui effrayait la mère qui me frappait plus mollement la tête tournée vers la porte craignant que l’animal derrière parvienne à la forcer, alors elle s’occupait davantage de la porte et du chien derrière que de moi, elle battait en retraite remontant les escaliers m’injuriait une dernière fois en haut des marches puis claquait la porte à la fois terrorisée et violemment irritée hésitant à redescendre pour m’asséner une nouvelle série de coups de bâton et ainsi se venger de l’humiliation qu’elle avait précédemment subie en devant battre en retraite à cause des grattements contre la porte du garage, puis finalement elle disparaissait et j’essayais de sortir enfin du tas de pneus où je m’étais enfoncé un peu plus pour me protéger des coups de la mère.



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L’auteur

Première mise en ligne le 15 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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