Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

L’Enfant neutre

Deuxième partie : Blass

1.

Trouver l´enfant neutre hors de soi, à côté de soi. L´observer, l´explorer, l´étudier. Ne faire que cela, ne plus se donner d´autres tâches.

Il existe sous différents visages, en des situations très diverses qui ont peu à voir avec l´âge. On est surpris parfois de le découvrir sous la forme d´un adulte.

Cela me fut donné. Dans un autre pays, dans une autre langue. (Quoiqu´ici la langue semble bannie.)

Ce fut Blass, dans une ville lointaine.

La première fois que je l´ai vu, c´était à la gare, à la sortie du marchand de journaux. Il était assis sur un des sièges métalliques bleus en face de la porte, regardant autour de lui, les yeux vides. Plusieurs jours de suite, avec le même anorak mauve délavé et son regard à la fois absent et attentif, son pantalon gris, ses mains posés sur les cuisses, et le geste de la tête de la droite vers la gauche, puis dans l´autre sens. L´homme n´attendait pas de train, et il n´avait pas l´air d´un mendiant.

C´était en hiver.

Un jour, en descendant une rue du quartier sud de la ville, je le vis devant moi, un parapluie à la main. Comme je faisais moi aussi le même trajet tous les jours jusqu´à la gare, je pus l´observer pendant son parcours, marchant lentement, le regard fixé sur le sol. Arrivé avant lui à la gare, je le trouvais toujours à la sortie du marchand de journaux, assis sur son siège métallique bleu, toujours le même.

Il avait le visage blême et vieilli, la forme de son crâne était oblongue et son corps petit, les yeux éteints, sans expression, mais fixant leur objet avec un mélange d´indifférence et d´attention troublant. Son dos voûté et les vêtements toujours pareils faisaient que je pouvais le reconnaître aussitôt dans la rue.

Pendant ces quelques semaines et mois où je le vis descendre à la gare tôt le matin et revenir du même pas en fin d´après-midi, j´essayais de m´imaginer sa vie solitaire. Sa maison. L´endroit précis où il vivait. Ses habitudes. Je me demandais ce qui le poussait à venir chaque jour au même endroit observer la foule qui passait, venant et partant à heures fixes. Au teint de sa peau je l´imaginais malade, et n´osant lui adresser la parole (dans la crainte sans doute que le mystère qui l´entourait s´évanouisse), je finis par l´appeler Blass, ce qui signifie « blême » en allemand.

2.

Cet homme me paraissait intemporel, immémorial. Il circulait dans les rues de la ville comme un passant ordinaire, partait de chez lui le matin, rentrait le soir, comme investi d´une tâche obscure et ignorée du commun des mortels. Et comment aurait-il pu en être autrement ? Blass ne parlait à personne, et vivait seul. Jamais je ne le vis en compagnie d´un autre être humain. Jamais je ne le vis parler. Pendant quelques temps, l´idée de sa voix m´obsédait, j´aurais voulu l´entendre dire quelques mots d´une voix que j´imaginais caverneuse.

De son regard terne et toujours pareil, il observait les flux humains comme s´il leur était extérieur, assis sur son rocher. Il y avait du pélican en lui.

Je ne lui adressai jamais la parole, bien que, comme je l´ai dit, j´en fusse tenté. Lui ne semblait pas me voir. Tout glissait sur sa maigre figure, bruits, événements, paroles, et pourtant il les « enregistrait », comme si son « travail » - auquel il se rendait avec une régularité de métronome – avait consisté à s´exclure du flot du réel pour mieux en rendre compte.

Ignoré de tous, silhouette faible et insignifiante, il paraissait vivre dans le cercle infini de ses ruminations, qui n´étaient pas liées à son propre passé, mais à l´épaisseur de la vie quotidienne qu´il surplombait du regard.

J´imaginais un homme, et c´était Blass : ne cultivant pas la nostalgie du passé, incapable de reconstruire sans cesse l´enfance et ses origines, et qui s´astreint à une charge plus difficile, celle qui consiste à s´extraire de son atavisme pour envisager la vie et le monde d´un œil neuf et non aliéné par le récit des autres, lancinant à toutes les phases et les moments d´une existence.

3.

J´ai toujours observé avec intérêt les marginaux aux endroits où je vivais.

Je me souviens d´un homme à Paris : vêtu d´un imperméable convenable, la barbe correctement taillée et les cheveux bien coiffés, il fouillait les poubelles du Quartier latin. Je crus d´abord qu´il y cherchait quelque chose à manger, jusqu´à ce que je comprenne qu´il était en quête de la trouvaille. La plupart du temps, il vaquait, désœuvré, errant dans les rues. Pendant des mois, je le retrouvais chaque jour allant d´une poubelle à l´autre, indifférent aux regards des passants. Il s´était construit une ville à lui, qui consistait en un réseau de poubelles inamovibles : ses bouées dans un monde de vagues folles qui s´agitaient autour de lui.

Ici, le lieu où se retrouvent les désœuvrés s´appelle Sternplatz, ou « Place de l´étoile ». Rien de comparable avec le lieu du même nom à Paris… Une petite place carrée abritée par quelques arbres et entourée d´une rue pavée. Du gravillon sur le sol. Des bancs. Un marchand de fruits et légumes sous une bâche. Quelques enfants qui jouent. Au coin, une boulangerie. En face, un peu à l´écart, d´autres commerces. Un lieu paisible, éclairé.

Le quartier est populaire et accueille bon nombre d´étrangers. Une route nationale le borde. C´est la Südstadt : le sud de la ville. D´un côté, en s´approchant de la gare, on trouve le quartier où toutes les rues convergent vers la Sternplatz, de l´autre côté, une fois passée la nationale, un quartier plus populaire encore, bordant les anciennes casernes françaises. C´est par là que remonte Blass, c´est dans une de ces rues qu´il habite ou habitait.

Vers la Sternplatz, d´anciennes maisons ont été démolies et ont laissé la place à de nouveaux immeubles ou ensembles de pavillons de taille moyenne. Il s´agit de quartiers pour salariés aisés, désireux de vivre à proximité du centre. A côté, d´anciens immeubles en brique rouge où vit une population plus âgée, aussi quelques foyers d´étudiants, d´anciens pavillons souvent délabrés, et au milieu de tout cela, circulant dans les rues, passant leurs journées sur les lieux publics, quelques hommes et femmes sans occupation, qui paraissent composer la seule vie réelle de ce quartier où chacun se protège derrière ses murs.

Les hommes qui viennent là tuer le temps, comme on dit, les gars qui viennent soit lire le journal en solo, retraités, soit écluser en groupe bouteille de bière après bouteille de bière, ces hommes-là, bien que vivant dans le même quartier, à quelques mètres les uns des autres, n´ont aucun contact avec les familles, les couples, les célibataires salariés dans une entreprise de la région qui vivent dans les appartements nouveaux du quartier et qui ignorent les mendiants, les alcooliques et les vieux. Ils vivent dans l´univers télévisuel qui les emporte chaque jour à des milliers de kilomètres de là, mais ignorent cette vie pauvre et marginale qui suit son rythme à quelques mètres d´eux ! Les deux univers ne se touchent pas, à part peut-être, de manière fortuite, dans les commerces.

Le vieux qui passe ses journées sur un banc rentre le soir dans son logis que je ne sais même pas imaginer, au milieu ou pas loin des appartements familiaux, et se couche à proximité de ces hommes et de ces femmes parfaitement socialisés qu´il ne connaîtra jamais, par lesquels il ne sera pas même salué un jour. Etrange réalité. Etourdissante presque.

4.

Vie à la marge, vie dans l´ignorance des répétitions sociales et mentales, voilà comment je me représente l´existence inconnue de quelques hommes que j´ai croisés et croise encore ici ou ailleurs, dans différents pays proches ou lointains, et qui m´aident et m´aideront à atteindre une autre perception du monde, débarrassée peut-être – ne serait-ce qu´en partie - du conditionnement de la mémoire individuelle.

5.

Blass disparut de la circulation, en tout cas je ne le revis pas. Lui qui empruntait le même chemin tous les jours le dos voûté, la démarche fantomatique, s´évanouit sans prévenir.

Fut-il terrassé par la maladie que son teint blême laissait soupçonner ? Perdit-il l´habitude de se rendre à la gare ? Je ne sais.

A part moi, personne sans doute ne se soucia de son absence. En passant devant sa place à la gare, je songais souvent à lui, croyant le revoir devant moi, à la fois visible et invisible. Même présent, sa qualité première avait été une distance poussée à l´extrême, si bien que son absence paraissait être l´aboutissement de toute une vie.

Je le revoyais assis, absorbé par le flux des passants, puis s´en détachant soudainement ; capable un instant de s´emplir de la présence des choses et des êtres, pour la minute d´après s´extraire totalement de la réalité qui l´entourait.

Je l´imagine dans d´autres villes, en d´autres lieux. A-t-il seulement gardé le souvenir des visages entrevus ? S´efforce-t-il au contraire d´être nulle part, sans attaches, indifférent au monde ?

Troisième partie : Dernier hiver

© Laurent Margantin _ 11 janvier 2014

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