Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Chenil (74)

...

Chaque soir quand la mère me bastonnait des images revenaient images floues au début puis de plus en plus distinctes, je voyais un jardin ensoleillé et dans ce jardin ensoleillé je me voyais moi à quatre ou cinq ans debout tenant un bâton ou une canne que j’avais dû prendre dans la maison, face à moi couché sur le gazon rampant il y avait un chien une espèce de bâtard aux longs poils roux pas très gros que je bastonnais mais comme le chien bougeait pour échapper aux coups et que ça m’énervait je frappais de plus en plus fort et de plus en plus vite, bizarrement le chien ne m’attaquait pas il essayait juste d’éviter les coups, cette scène d’enfance cruelle ne cessait de revenir pendant que la mère me bastonnait et ne me quittait plus ensuite, je crois même qu’occupé par ces images tandis que je marchais vers le chenil accompagné par Manky j’en parlais à voix haute c’est en tout cas ce dont je me souviens à présent, moi accompagné de Manky sur le chemin du chenil parlant de la scène d’enfance cruelle où âgé d’à peine quatre ou cinq ans je bastonnais un chien, comment avais-je pu oublier cette scène tout à coup si présente en moi, avais-je voulu l’effacer et sous les coups de la mère elle était ressurgie intacte comme si ça s’était passé la veille comme si le jardin était là et il était là en effet au-dessus de la cave il suffisait de sortir pour retrouver le jardin pour revivre la scène moi tenant un bâton ou une canne et m’en servant pour battre un chien, un chien qui ne m’attaquait pas qui essayait juste d’éviter les coups ce qui me mettait en rage frappant de plus en plus fort frappant de plus en plus vite. Sur le chemin du chenil aux côtés de Manky la gueule bien amochée les bras douloureux (alors, ta femme t’a encore frappé ? j’entendais déjà la vanne pourrie de Jaspers qu’il me sortait chaque matin) je repensais à cette scène quotidienne de la mère qui déboulait dans la cave armée d’un bâton (ou bien était-ce une canne qu’elle avait prise dans la chambre du père ?), scène qui peu à peu avait fait ressurgir l’autre scène d’enfance cruelle chaque jour un peu plus nette un peu plus vivante jusqu’au point où elle devenait insupportable car j’entendais le souffle de l’enfant j’entendais mon souffle pendant que je levais le bâton ou la canne qui était quand même lourde pour un enfant de cet âge, j’entendais aussi l’enfant je m’entendais hurler pour que le chien arrête de bouger et se laisse frapper sans que j’aie à bouger le bâton ou la canne vers la droite ou vers la gauche, c’était là dans la cave entre la mère qui bastonnait toujours plus fort et Manky qui aboyait lui aussi toujours plus fort que la scène ancienne que je croyais effacée était ressurgie, Manky que je ne frapperais jamais était là de l’autre côté de la porte du garage entendait tout connaissait aussi la scène d’enfance cruelle puisque je lui avais raconté sur le chemin du chenil, la mère me bastonnait comme j’avais bastonné le bâtard du jardin ensoleillé, ce n’est que justice ne pouvais-je m’empêcher de penser, justice est rendue ici dans la cave, la mère était juste en effet elle me punissait pour ce crime que j’avais caché ou que j’avais tenté de cacher car de l’autre côté du grillage dans le jardin d’à côté un homme avait vu la scène, sa tête un instant avait caché le soleil et je l’avais entendu dire furieux tu veux que je fasse la même chose avec toi ? ce qui m’avait laissé muet incapable de répondre j’avais lâché le bâton ou la canne du père j’étais parti en courant, l’homme avait prononcé la sentence l’homme avait prononcé la sentence que la mère tant d’années après mettait à exécution ce pour quoi je lui étais infiniment reconnaissant ne bougeant pas sous les coups immobile tendant juste les bras pour ne pas les prendre tous sur le crâne car la mère cognait fort et elle aurait pu me le faire éclater. La scène d’enfance cruelle m’occupait tellement l’esprit que j’en voyais tous les détails que j’entendais parfaitement la voix du voisin quand il disait tu veux que je fasse la même chose avec toi ? et qu’en marchant vers le chenil j’imitais même la voix du voisin pour Manky qui me regardait tranquillement de ses yeux de hyène, dressant juste un peu les oreilles comme s’il avait compris de quoi il s’agissait, la scène était si présente en moi qu’à chaque instant de la journée au chenil je me la remémorais comme si elle avait eu lieu la veille au point de se confondre avec ce que je faisais au chenil soit jour après jour liquider les chiens obéissant à Krumm et à travers lui à tous les vieux, sauf que la voix du voisin ne tonnait plus face à moi et qu’on me laissait avancer librement avec mon bâton et frapper frapper accueillant les chiens chaque début de semaine les nourrissant les abreuvant chaque jour en sachant qu’on organisait leur mort imminente puis dernier jour les conduisant à leur exécution, n’avais-je pas été programmé depuis toujours depuis cette première scène pour liquider les chiens au chenil n’étais-je pas l’exécutant idéal reproduisant sans cesse le même acte criminel jouissant d’obéir ce qui ne m’empêchait pas de craindre quand même la voix du voisin répétant inlassablement tu veux que je fasse la même chose avec toi ? voix purement imaginaire voix purement intérieure que j’essayais d’étouffer car elle n’était pas de ce monde où on liquidait les chiens avec une totale insouciance.



Page suivante
Lire depuis le début
Lire la présentation.
Lire le récit dans la webliothèque
L’auteur

Première mise en ligne le 18 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)