Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (75)

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Pendant que je marchais vers le chenil en me remémorant la scène ancienne avec un sentiment d’horreur et de désespoir de plus en plus fort Manky gambadait dans l’herbe à quelques mètres de moi me regardait de temps en temps en ouvrant la gueule comme s’il avait voulu me sourire l’air de dire ne t’en fais pas tout ça n’est pas grave puis venait vers moi et me sautait dessus me léchant les mains comme pour me consoler, je lui caressais sa tête aux poils rêches et aux yeux brillants mais le coeur n’y était pas je pensais à ce qu’allait dire Krumm en voyant mon visage tuméfié, quelques jours auparavant il m’avait déjà fait venir au bureau et m’avait demandé ce qui s’était passé je lui avais raconté la vérité dit que la mère était devenue folle qu’elle était gravement malade et que je ne pouvais pas la laisser tomber, Krumm s’était alors enfoncé dans son fauteuil sans dire un mot avait paru réfléchir, qu’avait-il pensé qu’avait-il fait avait-il appelé la mère qui lui avait parlé de Manky, Krumm s’était-il alors interrogé sur ce chien que je fréquentais pour reprendre le mot de la mère craignait-il désormais que je ressente de la pitié pour les autres chiens, pendant que je marchais vers le chenil c’était aussi toutes ces questions qui m’occupaient qui m’inquiétaient me donnaient envie de fuir mais où et comment puisque Jaspers aurait lancé aussitôt sa meute de bergers allemands à mes trousses pour me déchiqueter au fond de la forêt comme dans le cauchemar récurrent des dernières semaines, comment fuir oui comment fuir ? Depuis le jour où j’avais parlé à Krumm Jaspers ne me parlait plus et Kerl était plus distant, que pensaient-ils de moi depuis qu’ils m’avaient vu arriver chaque matin avec Manky qui se postait devant l’entrée du chenil sous un arbre et y restait jusqu’au soir où je le retrouvais sautillant visiblement joyeux comme si j’avais été son maître depuis toujours ou plutôt comme si nous étions deux bons amis, qu’est-ce que Krumm leur avait raconté lui qui avait parlé avec la mère laquelle avait dû raconter que Manky restait toute la nuit à guetter devant la porte du garage, que devais-je attendre à quoi devais-je me préparer alors que les chiens arrivaient toujours plus nombreux toujours plus agressifs chaque matin et Jaspers à bout de nerfs les mains couvertes de pansements à cause des morsures de plus en plus fréquentes, j’observais la moindre expression de leur visage puisqu’ils ne me parlaient plus et je voyais que j’étais exclu que je devais me contenter de nourrir et d’abreuver les chiens sans rien demander et le vendredi de porter les chiens jusqu’à la pièce où on les liquidait, il était même question d’en liquider en milieu de semaine vu l’afflux des chiens mais ça paraissait compliqué à organiser à cause du manque de personnel car personne ne voulait faire le job et même la police était réticente à participer à la chasse nocturne trop occupée à sécuriser le périmètre autour du centre-ville, qu’allait-il se passer qu’allait-on faire de moi maintenant qu’à leurs yeux j’étais passé de l’autre côté parce que j’avais un chien, la nuit je rêvais d’une grande cage au milieu d’une salle obscure grande cage où l’on m’avait jeté, il n’y avait de la lumière que dans la cage du sable par terre mais je sentais la présence d’un public dans l’obscurité, de vieux visages blêmes sortaient parfois de l’ombre et m’observaient puis après quelques minutes où j’avais été aveuglé par la lampe accrochée au sommet de ma cage je pouvais distinguer des dizaines de silhouettes dans la salle assises sur des gradins, j’étais donc dans une espèce d’arène je cherchais à comprendre m’adressais au public dans l’obscurité mais personne ne répondait les vieux visages blêmes restaient muets désespérément muets tandis que je tournais comme un animal dans ma cage lumineuse. Ils ne parlent pas ils grognent m’étais-je dit cherchant à comprendre ce qui se passait dans la pénombre hors de la cage mais les grognements ne venaient pas du public ils venaient de l’autre bout de l’extérieur de la salle où toute la scène se déroulait, on ouvrait alors la porte de la cage et je voyais surgir une meute de rottweilers (Kerl m’avait dit : les rottweilers ont été laissés sans manger pendant une bonne semaine) une meute de rottweilers affamés qu’on lâchait dans la cage et qui se précipitaient vers moi me déchiquetant la douleur atroce des crocs à tous les endroits du corps ne sachant plus contre lequel des chiens me défendre saisi par leurs crocs balancé dans tous les sens arraché bouffé en l’espace de quelques instants pendant que dans le public la mère Krumm Jaspers Kerl et tous les vieux de la ville applaudissaient le châtiment du traître (Kerl avait dit : c’est une vieille coutume du pays au-delà des plaines que le Conseil a décidé d’adopter pour punir de la manière la plus atroce ceux qui viendraient en aide à un chien errant ou pire encore sympathiserait avec l’un d’entre eux), oui c’était bien Kerl qui m’avait parlé de cette nouvelle exécution avec un profond sentiment de terreur comment était-il possible que le Conseil l’ait adoptée qui avait déjà été exécuté de cette façon ou bien serai-je le premier à l’être demandais-je à Kerl non à Ivan ou plutôt me demandais-je en rêve ou au réveil après avoir assisté une nouvelle fois à cette terrible scène qui dépassait en horreur celle de la forêt avec les bergers allemands, des rottweilers laissés sans manger pendant une bonne semaine me répétais-je même en m’extirpant de mes pneus pressé de sortir de retrouver Manky et de sortir de ce cauchemar pour retrouver le cauchemar du chenil.



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L’auteur

Première mise en ligne le 19 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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