Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (77)

...

Un soir la mère avait surgi dans la cave la bouche saignant plus que d’habitude si bien que je m’étais approché d’elle pour lui demander ce qu’elle avait, mais sans m’écouter elle avait commencé à me bastonner furieuse que je m’inquiète de sa santé car elle disait toujours qu’elle n’avait pas besoin qu’on s’occupe d’elle qu’elle s’en sortait très bien et que surtout elle n’avait pas besoin d’un bon à rien comme moi, Manky s’était tenu dans un coin sans bouger comme je lui avais ordonné jusqu’au moment où la mère avait ouvert la porte du garage et nous avait jetés dehors en nous lançant : Foutez le camp sales bêtes, allez mettre vos puces ailleurs que dans ma maison ! Dans la rue il faisait déjà nuit les chiens étaient en faction immobiles observant ceux peu nombreux qui se risquaient dehors une fois le soleil couché, j’avais appris à marcher au milieu d’eux sans crainte accompagné par Manky qu’ils semblaient respecter, tout juste me saisissaient-ils une main avec leurs crocs quand je passais près d’eux puis ils la lâchaient la léchant parfois, je ne les regardais pas j’avançais Manky ouvrant la voie car ils étaient partout foule dense et silencieuse le plus souvent puis tout à coup un aboiement partait et automatiquement ils se levaient et se mettaient tous à aboyer, mais ce soir-là les chiens étaient calmes et Manky avait pu me laisser seul un moment au prochain croisement à la recherche d’un endroit où dormir, un quart d’heure plus tard il était déjà de retour et il me conduisait à une palissade sous laquelle il avait creusé un passage où j’avais pu me glisser difficilement, de l’autre côté il y avait une haie épaisse à l’intérieur de laquelle nous avions pu nous blottir sans être vus par les habitants de la maison dont les fenêtres étaient de toute façon barricadées, ainsi cachés autant des hommes que des chiens nous avions dormi une bonne partie de la nuit serrés l’un contre l’autre réveillés de temps en temps par des hurlements comme si les bêtes quelque part avaient attaqué.
Blotti dans la haie mes deux jambes mes deux bras enlaçant Manky captant sa chaleur sa puanteur de chien libre je songeais à ce qui allait se passer après mon bannissement de la maison, je rêvais à la mère restée seule je la voyais comme je l’avais vue la dernière fois dans la salle de bains où je n’avais plus le droit d’aller mais angoissé par sa bouche sanguinolente j’avais profité qu’elle avait laissé la porte de la cave ouverte pour monter à l’étage et alors je l’avais vue face au miroir je l’avais vue se planter des aiguilles dans ses dents pourries qui lui faisaient si mal depuis des années, je l’avais vue triturer les aiguilles dans la gencive cherchant les nerfs hurlant de douleur des gouttes de sang tombant dans le lavabo devant elle, mais plus elle saignait plus elle continuait, elle avait plusieurs aiguilles plantées dans la mâchoire inférieure qu’elle remuait l’une après l’autre hurlant à chaque fois différemment comme si chaque point où les aiguilles étaient enfoncées provoquait une douleur différente, elle souffrait tellement qu’elle devait se tenir d’une main au lavabo pendant qu’elle triturait les aiguilles sa bouche pissait le sang, je l’observais de longues minutes paralysé par ce que je voyais craignant de lui faire peur puis n’en pouvant plus de la voir souffrir je me jetais dans la salle de bains rampant à ses pieds la suppliant d’arrêter mais à ma vue elle bondissait dans un coin tirant d’un coup toutes les aiguilles de sa bouche pleine de sang incapable même de hurler comme si elle allait étouffer ses yeux brillant d’une fureur extrême, enfin elle se jetait sur moi et crachait tout le sang de sa bouche sur mon visage en hurlant incapable tu ne les a pas liquidés et c’est eux maintenant qui vont nous liquider, ils sont partout dans la ville et il en arrive encore, tout ça à cause de toi A CAUSE DE TOI ! Peut-être étais-je monté plusieurs fois dans la salle de bains il me semblait que la même scène se répétait mais avec quelques variations, certaines fois je la regardais longuement remuer les aiguilles dans sa gencive comme si j’avais tiré quelque plaisir de sa souffrance me vengeant ainsi de tout le mal qu’elle m’avait fait, d’autres fois — le plus souvent je crois — je me jetais aussitôt à ses pieds pour qu’elle cesse de se torturer ainsi l’implorant de retirer les aiguilles de sa bouche en sang ce qui la rendait furieuse parce que j’étais monté à l’étage avec mes puces et surtout parce que je l’avais surprise la bouche pleine d’aiguilles ses lèvres tordues de douleur, elle me frappait alors me donnait de grands coups de poing sur le crâne, j’essayais de m’échapper mais elle me rattrapait dans les escaliers où elle me bourrait de coups de pied et me poussait un grand coup, certaines nuits étaient pires encore où blotti contre Manky je me mettais à geindre sentant les aiguilles plantées dans ma propre bouche la mère les remuant pendant de longues minutes cherchant les nerfs et les trouvant toujours, alors les nerfs à vif je geignais et Manky me réveillait me léchait les mains pour me calmer, mais il me fallait du temps avant de réaliser que je n’étais plus à la maison que je n’étais donc pas dans la salle de bains avec la mère mais dans la haie avec Manky à l’abri loin de toutes les folies de la mère.



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L’auteur

Première mise en ligne le 21 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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