Œuvres ouvertes

La Main de sable : journaux

L’époque était terne, nous en étions conscients. Jamais autant d’hommes et de femmes n’avaient cherché refuge dans les alcools et les drogues. Même ce qui paraissait le plus inoffensif pouvait provoquer une accoutumance tout à fait nocive. Ainsi des journaux, dont la plupart, sur divers supports électroniques, étaient devenus gratuits. Chacun pouvait se connecter à son journal préféré, choisi en fonction de différents goûts ou mœurs (les choix politiques ne jouant plus un très grand rôle). Voulait-on lire (...)

L’époque était terne, nous en étions conscients. Jamais autant d’hommes et de femmes n’avaient cherché refuge dans les alcools et les drogues. Même ce qui paraissait le plus inoffensif pouvait provoquer une accoutumance tout à fait nocive. Ainsi des journaux, dont la plupart, sur divers supports électroniques, étaient devenus gratuits. Chacun pouvait se connecter à son journal préféré, choisi en fonction de différents goûts ou mœurs (les choix politiques ne jouant plus un très grand rôle). Voulait-on lire un article mettant en cause telle ou telle catégorie de concitoyens, on se connectait à tel périodique. Il ne s’agissait pas ou plus de s’informer, mais de se mettre en contact avec le miroir de vos humeurs, de vivre une empathie passagère avec une âme voisine de la vôtre, vous fournissant les données les plus brutes sur le phénomène étudié, d’un point de vue toutefois assez subjectif et libre pour que vous pussiez reconnaître vos propres représentations dans le texte en question. Les auteurs en face étaient des experts en osmose intellectuelle : ils connaissaient parfaitement les zones du cerveau à atteindre chez leurs lecteurs, savaient exactement quelles émotions ils devaient provoquer à l’aide de certaines expressions et images appropriées, recyclant en fin de compte, au niveau intellectuel, les techniques de séduction des strip-teaseuses. L’émotion devait durer une dizaine de minutes au maximum, le temps d’un trajet en métro. Le lecteur devait sortir de son journal convaincu d’ avoir un peu mieux compris la réalité qui l’environnait, ou du moins une partie, alors qu’ il n’ avait fait que jouir de ses propres représentations, savamment dosées et recombinées par un homme de l’art de l’autre côté de l’ écran.

© Laurent Margantin _ 13 mars 2010

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