Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (79)

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Certaines nuits n’en pouvant plus de tous ces rêves j’évitais de m’endormir je laissais Manky dans la haie et me risquais dans les rues me faufilant entre les chiens dont la plupart étaient couchés pendant que d’autres faisaient le guet, ils me regardaient passer et il me semblait que certains clignaient des yeux comme s’ils avaient reconnu le compagnon de Manky, je rejoignais Ivan dans son appartement au rez-de-chaussée d’une résidence appartement dont il avait condamné les fenêtres qui donnaient sur la rue en poussant des armoires devant, Ivan était enfermé chez lui depuis plusieurs jours parce que le cimetière avait été envahi par les chiens qui racontait-on avaient déterré des corps (tous les journaux étaient pleins de ces histoires sordides de cadavres dévorés par des bêtes affamées, mais qui les lisait puisque plus personne n’osait sortir ? et puis qui avait encore besoin de lire ces histoires que tout le monde connaissait déjà plusieurs d’entre elles circulant sans qu’on sache trop comment entre les habitants cloîtrés chez eux), suite à cette invasion du cimetière Ivan comme tous les habitants de la ville avait reçu l’ordre de rester chez lui et il se réjouissait de mes visites (sans doute étais-je un des derniers à circuler librement dans les rues), il me parlait des événements tragiques qui s’étaient déroulés dans les immeubles du quartier de l’Horizon, une horde de dobermans (en effet on ne disait plus meute mais horde sans doute parce que le mot éveillait des représentations de plus grande barbarie), une horde de dobermans donc était arrivée dans le quartier un soir et ils avaient envahi l’immeuble principal du quartier celui de vingt étages, ils étaient passés par les escaliers et avaient réussi à pénétrer dans plusieurs appartements attaquant les habitants qui terrorisés avaient appelé à l’aide depuis les balcons pendant que les chiens aboyaient à l’intérieur et saccageaient le mobilier, tu te rends compte Sylvain, une cinquantaine de dobermans qui terrorisent tout un quartier, les pompiers sont venus et aussi la police, plusieurs habitants étaient piégés sur leur balcon et hurlaient, alors ils sont allés les secourir mais comme les chiens étaient trop nombreux et de plus en plus agressifs certains policiers ont paniqué et se sont servis de leurs armes flinguant plusieurs chiens qui étaient postés en bas des escaliers et voulaient les empêcher de passer la bave à la gueule comme s’ils avaient été les nouveaux maîtres des lieux. Ivan s’était tu visiblement ému par le récit des scènes qu’on lui avait rapportées, puis il avait repris parlant plus rapidement comme s’il avait été pressé d’en finir : les chiens se sont alors jetés sur les hommes qui essayaient de monter pour sauver les habitants, les policiers tiraient mais ils étaient trop nombreux, plus haut dans les étages c’était la même scène d’horreur, partout les dobermans attaquaient et saignaient leurs victimes, assez vite la police et les pompiers ont dû évacuer les lieux pourchassés par plusieurs groupes de chiens, tout ce que je sais sur ce qui s’est passé ensuite c’est que les habitants des autres tours ont fui laissant le champ libre aux bêtes qui arrivaient de partout, à présent tout le quartier des Horizons est envahi les chiens sont dans chacune des tours et occupent plusieurs appartements laissés ouverts pas les habitants quand ils ont fui, t’imagines de là-haut dans les tours ils voient toute la ville ils savent exactement ce qui se passe dans les autres quartiers personne ne pourra plus les déloger de là-haut ils sont en train de prendre le contrôle de toute la ville il n’y a plus qu’au centre-ville où on est encore à l’abri des chiens et ça ne va pas durer vu ce qu’ils ont fait aux Horizons. En écoutant Ivan je pensais aux dobermans je les voyais à leurs fenêtres leur long museau noir penché vers ce qui se passait en bas observant quelques points minuscules qui se déplaçaient d’autres chiens qui affluaient de partout, au loin c’était la plaine la vaste plaine de l’ouest celle que j’avais aperçue dans les yeux des dobermans quand ils me rendaient visite au milieu de la nuit, elle ne m’était apparue à chaque fois qu’un instant et à présent je pouvais la contempler depuis la tour des Horizons traversée par des milliers de chiens qui couraient vers la ville d’autres dobermans d’autres bergers allemands d’autres rottweilers en plus d’autres races que je ne connaissais pas, ce ne sont plus que des chiens de combat m’avait dit aussi Ivan, la plaine était là devant moi couverte d’une armée de chiens qui couraient comme si on les avait appelés comme si on les avait lancés dans une ultime charge, ils étaient affamés ils avaient dû fuir leur pays suite à une catastrophe qui était restée inconnue qui resterait inconnue parce que personne ici ne voulait savoir même pas moi et maintenant ils arrivaient appelés par la mère la mère qui chaque soir les avait appelés à sa fenêtre la mère qui leur avait ouvert la porte de la maison pour qu’ils montent dans ma chambre et me guident jusqu’au chenil la mère qui avait poussé les vieux dans le cauchemar du chenil, mais n’était-ce pas plutôt moi qui avais appelé les chiens n’était-ce pas moi qui avais laissé la porte ouverte en bas n’était-ce pas moi qui avais voulu la destruction de la ville même si je n’y avais pas cru au début prenant la mère pour une folle avec ses visions d’apocalypse, n’était-ce pas moi qui avais rampé sous terre jusqu’à la Conseillère pour qu’elle me donne le poste au chenil n’était-ce pas moi qui en obéissant à Krumm et en acceptant de liquider les chiens avec Jaspers et Kerl avais aggravé la situation provoqué la fureur des chiens qui allaient maintenant se venger et ravager la ville, je ne savais pas à vrai dire qui avait voulu tout ça qui avait appelé les chiens, peut-être la faute principale était d’avoir obéi à la mère de l’avoir laissée faire d’avoir été son complice, ça avait toujours été comme ça et maintenant nous étions à quelques jours peut-être à quelques heures de la fin, tout ce qu’Ivan racontait et ce que je pouvais voir depuis la tour des Horizons à travers les yeux des dobermans me convainquait que la fin était imminente et que les hommes ici ne pourraient plus faire face, je pensais au chenil à Krumm et aux deux autres étaient-ils encore en ville tentant de sauver la situation ou bien avaient-ils déjà péri, pour la première fois je m’inquiétais de leur sort pour la première fois j’avais envie de retourner librement au chenil pour voir ce qui s’était passé pour tenter non pas de retourner la situation mais de sauver ces trois abrutis qui avaient obéi les yeux fermés aux vieux et à la mère, j’envisageais malgré le danger de monter au chenil accompagné de Manky craignant ce que j’allais y trouver mais ne devais-je pas essayer ne devais-je pas n’avais-je pas le devoir de monter une dernière fois au chenil avant la fin qui approchait ?



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L’auteur

Première mise en ligne le 24 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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