Oeuvres Ouvertes

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Le Chenil (81)

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J’assistais au carnage pendant toute la nuit trop bouleversé par ce que je voyais et entendais pour tenter d’aller sauver la mère (qui selon moi était déjà morte vu qu’elle se trouvait dans un des quartiers les plus proches du centre-ville), j’avais même entendu une meute attaquer un groupe d’hommes et de femmes qui essayaient de s’échapper de la ville en montant sur la colline et n’avaient rien pu faire pour se défendre face à des bêtes surexcitées, au cours de la nuit les incendies se multiplièrent dans plusieurs quartiers incendies certainement provoqués par les habitants eux-mêmes qui cherchaient sans doute à éloigner les chiens, en vain, car leur progression vers le nord où se trouvaient les immeubles des Horizons était régulière, comme s’ils avaient su avant d’entrer dans la ville que leur quartier général était là dans la plus haute tour où les dobermans s’étaient rassemblés et suivaient comme moi le carnage. A l’aube (toujours les mêmes sapins noirs au-dessus du chenil et au-dessus des sapins noirs le même ciel gris juste un peu plus sombre à cause de la fumée qui montait de la ville) j’hésitais : allais-je brûler les trois corps que j’avais laissés étendus par terre pendant toute la nuit, allais-je vraiment les brûler mêlant ainsi leur fumée à celle des incendies en bas dont la puanteur de chair humaine carbonisée avait presque remplacé celle des chiens, ou bien allais-je les enterrer dans la boue du chenil à côté des cages, j’hésitais longtemps n’ayant guère envie de creuser une si large fosse puis je m’y mettais, avec mes mains puisqu’il n’y avait pas de pelle avec mes ongles qui arrachaient la terre heureusement humide ramollie par toutes les saletés qui coulaient depuis les cages car j’avais passé une bonne partie de mes journées au chenil à nettoyer les cages c’est-à-dire à les arroser pour faire partir la merde la pisse et tout le reste avant de finir en brossant le sol bétonné à l’intérieur, la fosse faite je balançais les corps dedans et cherchais une prière mais comme je n’en connaissais aucune je bouchais le trou assez vite sans même un regard pour les visages dévorés des trois hommes me demandant juste par quel miracle je n’étais pas dans le trou avec l’angoisse soudaine de les y rejoindre bientôt vu que je devais être un des derniers survivants de la ville, mais une fois le trou bouché je n’y pensais plus et reniflais autour de moi cherchant où je pourrais trouver un peu d’air frais dans la forêt loin de la ville perdue dans la fumée. Je passais devant les cages puis devant le camion et des images affluaient tout à coup : l’arrivée de Jaspers et de Kerl la veille au matin... l’épouvante dans leurs yeux parce qu’ils avaient échappé de peu à une attaque de chiens dans le quartier où ils étaient allés... les quelques bêtes qu’ils avaient ramenées une dizaine peut-être et parmi elles... Krumm aperçu un instant à la fenêtre de son bureau visiblement furieux mais pourquoi... les cages qu’on ouvrait mais qui... les chiens qui attaquaient au sein du chenil... l’odeur des cendres à nouveau... mais que faisais-je là alors que j’étais en ville chez Ivan à cette même heure, comment aurais-je pu être là pour accueillir Jaspers et Kerl alors que je cherchais Manky dans la haie, étranges images qui affluaient quand je passais une dernière fois devant les cages et le camion avant de sortir du chenil devant lequel m’attendait Manky qui bondissait vers moi posait ses deux pattes sur mes épaules et me léchait le visage effaçant les ultimes visions du chenil. Je commençais à descendre la petite route qui menait à la ville dans l’espoir qu’il y aurait quelques survivants dont la mère ou Ivan (je n’y croyais pas mais me forçais tout de même à y croire c’était plus humain) m’arrêtant de marcher au bout de quelques mètres à cause des aboiements de Manky qui semblait vouloir me prévenir d’un danger, plus j’avançais plus ses aboiements se multipliaient et augmentaient en intensité et ce n’est qu’une centaine de mètres plus bas que je compris l’avertissement de Manky : un groupe de molosses contrôlaient l’entrée de la ville, et comme je supposais qu’il y en avait d’autres sur chaque route je renonçais à aller jusqu’à la maison de la mère pour voir si elle était encore vivante, à peu près sûr en vérité absolument sûr qu’elle était morte (un bref instant je la voyais sortir de chez elle en hurlant une dernière fois espèces de salauds à la horde de chiens qui couraient vers le centre-ville bravant le danger son corps arraché du sol par un seul chien son corps traîné sur plusieurs dizaines de mètres laissé sanguinolent et inerte à un croisement comme un vieux sac, puis la vision s’effaçait aussitôt la mère ou ce qui en restait avec elle). Nous rebroussions chemin il ne nous restait plus qu’à aller nous cacher dans la forêt en espérant que les chiens resteraient en ville, Manky marchait devant moi alors que je commençais à grelotter de froid il cherchait un fourré suffisamment grand et épais pour que nous puissions nous y enfouir tous les deux sans être vus mais comme je me sentais de plus en plus mal pris par une espèce de fièvre il fallut nous arrêter mais bien sûr impossible de faire un feu alors Manky retourna au chenil et ramena des couvertures dont je me recouvris pendant que lui repartait à la recherche d’un coin où nous pourrions passer la nuit.



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L’auteur

Première mise en ligne le 26 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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