Éditions Œuvres ouvertes

Le Chenil (82)

...

Je restais allongé tremblotant la tête et tout le corps sous les couvertures, je sentais des griffes qui s’enfonçaient dans ma chair mais ce n’était pas celles de Manky qui n’était pas là ni de personne d’autre car j’étais tout seul sous les couvertures, ces griffes c’étaient les miennes pas de doute j’étais en train de m’enfoncer les ongles de ma main droite dans la chair de mon bras gauche et le labourais frénétiquement à en hurler, en manque oui en manque de la mère en manque de cruauté maternelle tremblant de la fièvre qui montait je me labourais un bras de mes propres griffes incapable de vivre sans cette torture désespéré que la mère ne soit plus là pour me griffer le bras comme elle aimait le faire chaque matin pour me réveiller, la fièvre montant depuis que j’étais sûr que la mère avait été tuée par les chiens et qu’elle ne serait plus là pour s’occuper de moi pour me labourer les bras de ses griffes me donner des coups de poing ou me bastonner dans la cave, et blotti sous les couvertures je me mis à pleurer oui je pleurais la mère je la pleurais pour la première fois et sans doute pour la dernière fois, murmurant paix à son âme paix à sa vilaine âme. Assommé par la fièvre je n’avais pas vu dans quel trou Manky m’avais conduit, dans une série de visions revenait une seringue une de celles qu’utilisait le véto qu’il tirait d’un sachet en plastique après l’avoir déchiré, dans son dos je m’emparais d’une et la glissais dans ma poche, ensuite la seringue réapparaissait dans la cuisine où je m’étais glissé après avoir vu Ivan pour la dernière fois, je la laissais bien en évidence sur la table et disparaissais, scène à laquelle se mêlaient d’autres scènes comme celle où j’accueillais Jaspers et Kerl qui revenaient de la ville avec leur camion descendaient et ouvraient derrière pour décharger les cages... puis retour à la seringue plantée dans le bras de la mère, non ce n’était pas moi qui avais fait ça impossible ce n’était pas moi qui avais volé la seringue pour la donner à la mère qui pourrait ainsi en finir plus vite, et ce n’était pas moi non plus qui en voyant Manky dans l’une des cages du camion le libérais à la grande fureur de Jaspers qui essayait de m’en empêcher en m’insultant, autres scènes toujours plus violentes où j’ouvrais les autres cages du camion les chiens sautant sur Jaspers j’essayais de les retenir pour Kerl mais impossible, ce n’était pas moi qui ensuite ouvrais toutes les cages du chenil poussé par je ne sais quelles forces les chiens se précipitant vers le bureau de Krumm qui s’était enfermé à l’intérieur les cris de Krumm les chiens brisant les fenêtres les chiens saisissant Krumm à la gorge le traînant au crématorium, et ce n’était pas moi non plus qui allumais le crématorium visions absurdes folles provoquées par la fièvre visions qui ne cessaient de revenir pendant plusieurs nuits dans le trou tandis que je me déchirais les bras de mes ongles visions de Jaspers et Kerl égorgés dans la boue par ma faute ou par ma volonté ou par celle de la mère ou des chiens venus de si loin je l’ignorais mais ce n’était pas moi qui avais fait tout ça car j’ignore la colère et j’ignore le mal ne suis qu’une victime suis la seule victime en vérité, visions de la mère la seringue plantée dans un bras et toutes les aiguilles encore dans sa bouche espèce de poupée maléfique sèche morte m’injuriant pour l’éternité, ce n’était pas moi ce n’était pas moi hurlais-je dans mon trou au coeur de la nuit au coeur de la forêt tandis que Manky me léchait doucement les plaies saignantes de mes bras son doux regard de hyène me calmant à peine. Il m’arrivait de sortir quelques instants de mes visions et alors j’entendais des cris venant de la ville sans doute des gens que les chiens avaient fini par débusquer par déloger de leur cachette (beaucoup s’étaient réfugiés dans les greniers et les caves souvent difficiles d’accès) ou bien d’autres qui avaient tenté de fuir pendant la nuit et qui avaient été rattrapés non loin d’ici car les cris semblaient proches et traversaient ma tête avec autant d’intensité que les cris de Krumm ou de Jaspers quand les chiens s’étaient jetés sur eux, à la fin je ne démêlais plus les cris du dehors et du dedans ceux qui venaient de la ville réveillaient ceux du chenil ou bien l’inverse sans oublier l’ultime cri de la mère quand elle s’était plantée la seringue dans le bras la seringue que je me voyais déposer sur la table de la cuisine (mais ce n’était pas moi) sans doute pour lui éviter une mort indigne dévorée par les chiens, vision et ultime cri de la mère à laquelle je réagissais moi-même en hurlant dans mon trou sans que Manky ne parvienne à me calmer obligé d’aboyer au milieu de la forêt pour couvrir mes propres cris afin de ne pas attirer les molosses un peu plus bas (mais le danger existait toujours qu’ils rôdent dans les environs et chaque nuit Manky nous faisait changer de cachette même si je ne voyais rien comme si j’étais devenu aveugle enfoui dans ma propre nuit coupé de la lumière du jour et de la forêt je n’entendais que des cris rien que des cris).



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L’auteur

Première mise en ligne le 27 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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