Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Chenil (83)

...

Une nuit la fièvre baissa et aux visions violentes succédèrent ce que j’interprétais comme des souvenirs : images anciennes que j’avais cru effacées et qui resurgissaient, je voyais un homme de dos monter vers la colline faire le même chemin que moi vers le chenil mais au lieu d’y entrer il s’enfonçait dans la forêt, peut-être était-ce le même homme que celui que j’avais vu en montant le premier jour au chenil une vague silhouette que j’essayais de suivre mais en vain, l’homme apparaissait aussi dans la maison quittant la chambre du père silencieux massif descendait les escaliers ouvrait la porte et disparaissait à jamais, était-ce la mère qui l’avait chassé était-ce lui qui avait décidé de partir, toute la nuit l’homme ouvrait la porte la refermait derrière lui et disparaissait à jamais, toute la nuit l’homme s’approchait du chenil puis au lieu d’y entrer s’enfonçait dans la forêt dans cette forêt où j’étais à présent fiévreux pris par mes visions pris par les cris du dedans et du dehors qui avaient perdu en intensité, il m’arrivait même me semblait-il de dormir calmement sans me labourer les bras de mes griffes Manky endormi contre moi suivant le père dans la forêt jusqu’à ce que je voie disparaître derrière les arbres. Je me levais un matin incapable de dire combien de jours et de nuits j’avais passés terrassé par la fièvre, l’abri où nous étions se trouvait dans une clairière c’était un trou laissé par un arbre déraciné trou que Manky avait recouvert de branchages, le ciel était toujours aussi chargé mais on n’entendait plus de cris sans doute les chiens avaient-ils saigné tout le monde dans la ville et régnaient sans partage, je marchais un peu sans m’éloigner du trou où Manky dormait encore craignant que des chiens puissent surgir dans la clairière longeais l’arbre déraciné un très vieil arbre un chêne abattu par la foudre ou bien tronçonné mais je ne trouvais aucune coupure aucune trace de la foudre sur le tronc et les racines étaient dressées au-dessus du trou comme si l’arbre s’était effondré sous l’effet du vent ou bien peut-être était-il mort de vieillesse et s’était-il renversé naturellement sec à l’intérieur sans plus de sève pour tenir debout, j’inspectais le tronc pendant un long moment intrigué par la présence de l’arbre ancestral dans cette clairière et tout à coup découvrais les initiales SD gravées à hauteur d’homme à la base du tronc initiales bien nettes gravées au couteau mes initiales, car après quelques secondes je finissais par me souvenir de mon nom Sylvain Dammertal que j’avais oublié pendant les jours et les nuits de fièvre, oui c’était bien mes initiales qui étaient tracées là sur le tronc que faisaient-elles là qui les avait gravées et pourquoi, je restais un long moment abasourdi sans comprendre les deux mains appuyées sur le tronc humide tête baissée muet. Troublé par cette découverte j’essayais de me calmer craignant que la fièvre revienne, peu à peu je me rappelais d’un autre nom d’un nom plus ancien qui pouvait correspondre à ces initiales d’un nom que je n’avais jamais entendu ni jamais prononcé mais que pourtant je connaissais, le nom me revenait alors que la mère ne le prononçait jamais disant toujours l’autre abruti et n’en parlant que pour maudire celui qui avait disparu celui qu’elle considérait comme responsable de tous ses maux, parfois elle l’associait à moi disant aussi un idiot comme toi avec un geste de la main comme si elle avait voulu effacer mon existence, et peut-être était-ce ce qu’elle avait voulu faire avec le père qui avait dû s’appeler Simon Dammertal (le nom avait surgi d’un seul coup dans mon esprit) ou plutôt le père qui s’appelait Simon Dammertal car j’étais maintenant sûr que c’était bien son nom (mais pourquoi en étais-je soudainement si sûr ?), oui c’était bien ses initiales qui étaient gravées là dans l’écorce de cet arbre mort, un grand D traversé de haut en bas par un S qui pouvait figurer un serpent bien qu’il soit difficile de distinguer si celui qui avait gravé la lettre avait cherché à produire cette ressemblance ou si c’était l’écorce écorchée à cet endroit qui avec le temps avait pris une couleur rougeâtre donnant une vie propre aux deux lettres qui semblaient s’animer en fonction de la lumière du ciel, et puis il y avait ces deux yeux au sommet du S deux yeux noirs qui me fixaient des parasites sans doute qui avaient attaqué le bois au coeur du tronc et qui apparaissaient à cet endroit précis et certainement ailleurs sur l’écorce de l’arbre mort, mais peu importe si c’était pur hasard et phénomène naturel ces deux yeux me fixaient et semblaient vouloir me parler. Je marchais le long du tronc et cherchais la trace d’une corde sur l’une des branches mais après tant d’années la recherche était totalement vaine, je continuais cependant à chercher convaincu que le père était venu se pendre à cet arbre après avoir dû quitter le domicile familial chassé par la mère ou bien n’en pouvant plus, Manky était sorti du trou sous les branchages bâillait tout en me regardant longer le tronc sans savoir ce que je cherchais ou bien le savait-il m’avait-il mené jusqu’ici avait-il choisi cette cachette en sachant que s’y trouvaient les initiales et que je les verrais, il semblait même prêt à creuser si je lui avais demandé ici autour du trou profond laissé par les racines du chêne pour y chercher le squelette du père, mais il aurait fallu pour ça creuser des jours et ne trouvant aucune trace de corde et avec le peu de forces dont je disposais il me semblait vain de creuser. Marchant un long moment dans la clairière je voyais le père silhouette massive et muette quitter sa chambre en face de la mienne chambre où je n’étais jamais entré, je le voyais descendre les escaliers ouvrir la porte de la maison et la refermer derrière lui en silence, je voyais et j’entendais surtout la mère l’injurier une dernière fois à sa fenêtre (des années plus tard elle allait injurier les chiens de la même manière avec la même brutalité), je voyais le père monter sur la colline marcher vers le chenil passer devant sans y entrer et s’enfoncer dans la forêt, je le voyais enfin s’approcher du chêne y graver ses initiales dont une serpentine et rougeâtre qui me regardait de ses deux yeux fixes hésiter la corde à la main puis lancer la corde... la corde qui retombait car je songeais qu’il avait pu tout aussi bien graver ses initiales en guise de dernière trace laissée derrière lui avant de poursuivre son chemin vision qui me plaisait à vrai dire car à quoi bon se pendre oui à quoi bon l’entendais-je même se dire ce que je me répétais à moi-même qui y avais songé quelques instants.
Je décidais de quitter la clairière de partir vers l’est où je croyais que les chiens n’étaient pas encore, mais avant de partir il nous fallait retourner au chenil pour y chercher des vivres des vêtements de quoi survivre dans la forêt, la fièvre était définitivement retombée les visions devenaient plus rares je respirais mieux et il me semblait que je voyais plus clairement le paysage sombre qui m’entourait (de la fumée montait encore de la ville et se mêlait aux nuages éternellement couleur de cendre), le chenil était désert abandonné depuis que nous l’avions quitté, les tombes étaient intactes et les cages toujours ouvertes la puanteur séchée à l’intérieur moins forte tandis que le vent amenait des effluves infectes de la ville en bas la ville transformée en un immense chenil où les bêtes vivaient au milieu des cadavres qu’elles dépeçaient selon leur faim (c’est ainsi que je voyais la ville dans une ultime vision), mais je ne m’attardais pas trop à la situation en bas cherchais plutôt ce que je pouvais emporter et ne trouvais pas grand chose : le parka bleu de Krumm était resté sur sa chaise et je le prenais, une paire de jumelles sur sa table (sans doute nous observait-il toute la journée avec elle), les chaussures de Jaspers que je lui avais retirées avant de l’enterrer chaussures de marche plus épaisses dont j’aurais besoin dans la forêt même si elles me serraient un peu un vieux bonnet laissé dans un coin et à manger de la pâté pour chien rien d’autre tout un stock dans la réserve du chenil auquel je prélevais quelques boîtes un peu dégoûté mais il n’y avait pas d’autre solution car il était hors de question de retourner en ville dans la puanteur du chenil à nouveau, plutôt la forêt.



Page suivante
Lire depuis le début
Lire la présentation.
Lire le récit dans la webliothèque
L’auteur

Première mise en ligne le 28 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)