Œuvres ouvertes

Le Chenil (84)

...

On ne savait pas où on allait exactement, on savait juste qu’on voulait s’éloigner de la ville, la laisser derrière nous pour toujours avec toutes ses haines et tous ses crimes, on ne la regretterait pas, on ne la regretterait jamais, cette ville où j’avais grandi sous les coups de la mère avait été depuis toujours le lieu de mon malheur et j’avais bien failli y crever, je me demandais encore pourquoi les chiens une fois libérés de leur cage ne m’avaient pas bouffé moi et seulement les trois autres qui se trouvaient là, était-ce parce que j’avais ouvert les cages, maintenant que j’avais la tête plus claire j’essayais de comprendre mais n’y parvenais pas, ne cessant de me questionner : comment la mère avait-elle raté son coup à ce point, elle qui j’en étais sûr m’avait envoyé au chenil avec la complicité de la Conseillère et de Krumm pour se débarrasser de moi pour que je m’y fasse bouffer, comment la mère avait-elle pu échouer à ce point ? Je marchais derrière Manky et comme lui je flairais l’air de la forêt, courais quand il commençait à courir chassant une musaraigne qu’il avait repérée au milieu des feuilles couvrant le sol, j’essayais de tout faire comme lui dans l’espoir de pouvoir m’orienter dans la forêt et de m’échapper enfin de la ville mais je ne cessais d’y revenir dans ma tête et il me semblait qu’au lieu d’avancer dans la forêt et de m’éloigner je marchais en vérité dans l’autre sens en direction de la ville pensant à nouveau à la mère qui j’en étais certain n’avait pu échouer de cette manière non c’était impossible jamais elle n’avait échoué tout ce qu’elle avait fait depuis ma naissance pour me rabaisser pour me détruire morceau après morceau avait toujours marché, toutes ces années j’étais resté à côté d’elle persuadé que je n’avais pas d’autre choix que de subir sa cruauté et même d’assister en spectateur à ma propre annihilation me demandant juste quand aurait lieu le dernier acte, et ce dernier acte était enfin venu le chenil oui le chenil avait été le dernier acte de ma propre annihilation – tout à coup je voyais la mère bien vivante la mère encore vivante assise dans la cuisine assise à sa place préférée devant le frigidaire grattant les pages de son cahier de ses griffes y traçant des signes de sang car du sang coulait de sa bouche sur le papier faisant une petite flaque dans laquelle elle trempait une de ses griffes avant de recommencer à écrire, puis je la voyais immobile devant la table les yeux fermés les rouvrant sur la seringue devant elle sur la table à la place du cahier saisissant la seringue de ses deux mains soupesant la seringue qu’elle tournait et retournait devant ses yeux de folle reposant la seringue sur la table avec un sale sourire, elle était maintenant sur le perron où les dobermans l’attendaient gueule baissée mais Manky courait devant moi et je perdais un instant la vision de la mère et des dobermans, Manky courait devant moi et se retournait pour voir si je le suivais mais je marchais sans plus rien voir de la forêt titubant saisi par les images de la mère qui revenaient la mère qui allait à travers les rues accompagnée par les dobermans la mère indifférente aux cadavres ensanglantés jonchant partout le bitume, elle était à présent sur la place du Conseil où tous les chiens hurlaient à la mort célébrant leur victoire, non je n’avais pas tué la mère non la mère ne s’était pas plantée la seringue dans un bras comme je l’avais vu sous l’emprise de la fièvre, la mère était là sur la place du Conseil bien vivante au milieu des flaques de sang où des chiens buvaient, la mère était là bien vivante accompagnée par les dobermans qui formaient son escorte (n’était-ce pas elle qui leur avait ouvert chaque soir la porte de la maison leur caressant la gueule au passage n’était-ce pas elle qui les avait appelés n’était-ce pas elle qui les avait fait monter dans ma chambre pour qu’ils me mènent jusqu’au chenil ?), jamais je n’avais vu la mère échouer jamais je ne l’avais vue renoncer à me détruire morceau après morceau et là sur la place du Conseil je la voyais s’approcher de plusieurs dizaines d’hommes alignés qu’on avait épargnés encerclés par des rottweilers tandis que les autres chiens finissaient de saigner les vieux dans le Conseil, la mère était minuscule face à eux et semblait les passer en revue arrachant leurs vêtements tâtant les muscles de leurs jambes et de leurs bras leur donnant un petit coup de poing à la mâchoire comme si elle avait voulu en tester la solidité et la force ouvrant même de ses deux mains la gueule de certains des prisonniers pour en inspecter la dentition, les prisonniers torse nu étaient jeunes et vigoureux la mère paraissait satisfaite et je l’entendais dire aux dobermans qui marchaient à côté d’elle les prisonniers feront d’excellents chasseurs, elle tendait aux prisonniers un bout de tissu qu’ils se mettaient à flairer avec frénésie les yeux brillants et déjà j’entendais les rottweilers aboyer derrière nous car la mère avait lancé les prisonniers à mes trousses qui avaient eux aussi commencé à aboyer à hurler à la mort rendus fous par la chasse dans la forêt chasse dont ils avaient dû rêver toute leur vie, Manky courait plus vite à présent et je peinais à le suivre prenant des branches basses en pleine gueule car nous étions dans une forêt de sapins de plus en plus épaisse de plus en plus sombre et je devais avancer à quatre pattes soufflant comme un sanglier, Manky s’arrêtait pour m’attendre mais je n’en pouvais plus épuisé par les journées de fièvre et les aboiements les jappements hystériques se rapprochaient les hommes au torse nu qu’on avait couvert de sang les hommes aux mâchoires puissantes nous avaient flairés et s’étaient enfoncés sous les sapins brisant facilement les branches devant eux, enfin dans une dernière vision ils surgissaient dans le trou obscur où je m’étais caché – se jetaient sur moi – crocs en avant – et les griffes de la mère – se plantaient dans ma poitrine – s’y enfonçaient profondément – fouaillaient dans mon cœur – dans mon sang.



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L’auteur

Première mise en ligne le 29 novembre 2014

© Laurent Margantin _ 11 octobre 2016

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