Oeuvres Ouvertes

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Logologie de Novalis (1)

L’idéalisme magique : usage du corps et de l’esprit

Après les Grains de pollen composé à partir d’un ensemble de fragments intitulés d’abord Remarques mêlées, Novalis continue de se confronter à la philosophie fichtéenne, mais d’une façon beaucoup plus personnelle, développant plusieurs thèmes et plusieurs concepts tout à fait nouveaux. Il est toujours question d’ « auto-activité » (Selbsttätigkeit), mais à partir d’un point de vue plus élevé, de ce qu’il appelle un « Moi d’un genre supérieur » . « L’homme, écrit-il, a l’impression d’être pris dans un dialogue, et quelque être inconnu et spirituel l’exhorte d’une façon merveilleuse à développer les pensées les plus évidentes » . Cet « être », c’est le « Moi d’un genre supérieur », et « il se comporte avec l’homme comme l’homme avec la nature, ou comme le sage avec l’enfant ». « L’homme, ajoute Novalis, aspire à lui ressembler, comme il cherche à faire ressembler le Non-Moi à lui-même » . Il est question d’une « doctrine de la science supérieure », celle-ci ayant comme principe théorique : « Le Moi détermine le Non-Moi », et comme principe pratique : « Le Moi est déterminé » . Si la relation entre Moi et Non-Moi est maintenue, c’est toutefois le Moi qui a le premier rôle, lequel doit entrer en communication avec le « Moi d’un genre supérieur » (il est aussi question d’un « éveil du Moi réel par le Moi idéal », ou encore d’une « exhortation du Moi réel à se réfléchir, à s’éveiller et à devenir esprit » ).
Dans ces pages des Fragments logologiques, Novalis privilégie donc le Moi, qu’il confond souvent avec l’esprit, au détriment du Non-Moi, ramené au corps et à la matière. Dans le Brouillon général, il se détachera de Fichte en ces termes : « Fichtéisme authentique, sans choc – sans Non-Moi en son sens. Développement de la formule Moi » . Est-ce à dire qu’il envisage une philosophie romantique pour laquelle le monde extérieur n’existerait pas, se concentrant sur les seuls pouvoirs de l’esprit ? Olivier Schefer résume ainsi l’approche traditionnelle de la pensée de Novalis : « L’idéalisme magique semble en effet la solution la plus radicale au problème de l’unité du sujet et de l’objet, dans la mesure où ce philosophème signifie que le Moi fait purement et simplement l’économie du monde externe, en hypostasiant sa propre pensée » . Novalis radicale-t-il ainsi la philosophie fichtéenne ? Sur le plan théorique peut-être, mais rien n’est moins sûr sur le plan pratique (si l’on respecte la double approche qui est celle de Novalis, et aussi celle du philosophe). Pour ce qui est de la philosophie pratique, Fichte ne pouvait à vrai dire être radicalisé, ce dont on se rend compte si on lit ces lignes extraites de son essai Sur la dignité de l’homme, qui date de 1794 :

La philosophie nous enseigne à tout chercher dans le Moi. C´est seulement grâce au Moi que l´ordre et l´harmonie apparaissent dans la masse informe et morte. C´est seulement à partir de l´homme que s´étend la régularité autour de lui jusqu´aux limites de sa science, et s´il fait reculer celles-ci, l´ordre et l´harmonie s´étendent également. Sa science assigne une place à ce qui est divers à l´infini, à chaque être, de telle sorte qu´aucune chose ne supplante une autre ; il crée une unité dans la diversité infinie. Grâce à elle les astres tiennent ensemble et deviennent Un univers organisé ; grâce à elle les planètes se déplacent sur des trajectoires qui leur sont assignées. L´immense chaîne des êtres qui va du lichen au séraphin n´existe que grâce au Moi ; en Lui est le système du monde spirituel dans sa totalité, et l´homme attend à bon droit que la loi qu´il se donne soit valable pour cette chaîne des êtres, et que celle-ci la reconnaisse universellement à l´avenir. Le Moi est le gage le plus sûr que l´ordre et l´harmonie infinies s´étendront à partir de lui jusqu´aux régions qui en sont dépourvues, et qu´avec la progression de la civilisation humaine c´est aussi la civilisation de l´univers qui progressera. Tout ce qui est encore informe et chaotique aujourd´hui, l´homme le transformera dans le plus bel ordre, et ce qui est déjà harmonieux deviendra - grâce à des lois qui ne sont pas encore découvertes jusqu´à aujourd´hui – toujours plus harmonieux. L´homme va mettre de l´ordre dans la cohue, et instaurer un plan dans la destruction générale ; grâce à lui la décomposition sera formation, et la mort appellera à une vie splendide.

Le Moi fichtéen est un principe de liberté absolue agissant de manière impérieuse sur les êtres et les choses. Il modèle un monde à son image, et impose sa loi à l’univers entier. La démarche de Novalis est différente, car s’il cherche à produire un « éveil du Moi réel par le Moi idéal », il n’ignore par que ce Moi est également déterminé (dans la mesure où il est « affecté » à travers ses organes) par le Non-Moi. Il est plus souvent question chez lui d’une relation amoureuse entre le sujet et le monde, entre l’esprit et la matière, que d’un assujettissement de la seconde par le premier, comme c’est le cas chez Fichte.
Il n’en demeure pas moins que Novalis, dans les Fragments logologiques, insiste sur l’action du Moi. Il y a à cela une raison centrale : la prééminence, à son époque, d’un empirisme pour lequel la connaissance passe par l’usage des sens. Il s’agit donc de contrebalancer cette passivité de l’esprit soumis à la sensation par un développement de l’ « auto-activité » passant par un développement des capacités spirituelles.
Être homme, c’est posséder « deux systèmes de sens qui, aussi différents qu’ils puissent paraître, sont pourtant intimement noués » : le premier système est le corps, le second l’âme. Le corps dépend des « stimuli extérieurs », tandis que l’âme est animée par des « stimuli intérieurs » que nous appelons « esprit ou monde des esprits ». Les deux systèmes devraient coexister dans un « rapport alterné » constant, l’un affectant l’autre dans les mêmes proportions, mais Novalis signale un déséquilibre, le corps (et à travers lui le monde extérieur) affectant davantage l’âme que l’inverse. Ce déséquilibre suffit à créer une disharmonie avec laquelle il faut rompre pour établir un accord, le mot allemand Einklang exprimant la nature musicale de cet accord entre le corps et l’esprit, qualifié également d’ « harmonie ».
Rompre avec la disharmonie, c’est affirmer le pouvoir de l’esprit sur le corps, à une époque où l’empirisme et le matérialisme font que c’est le corps et ses affections qui dominent l’esprit. Il faut que l’esprit cesse d’être l’esclave de sensations qui lui sont totalement étrangères, et qu’il produise lui-même de nouvelles sensations, se servant de son corps comme d’un instrument. L’affirmation de ce pouvoir de l’esprit sur le corps, c’est ce que Novalis appelle magie : « Dans la période de la magie, le corps sert l’âme, ou le monde des esprits » . Dans plusieurs passages des Fragments logologiques, Novalis envisage des exercices spirituels permettant de se libérer de certains sens ou de certains stimuli aliénant la conscience, afin d’ouvrir un espace intérieur où c’est l’esprit qui générerait à volonté ses propres perceptions et sensations, animant à travers celles-ci le monde extérieur. Car « le monde, écrit-il, a une capacité originelle à être animé par moi – Il est animé a priori par moi – Un avec moi. J’ai une tendance originelle et une capacité à animer le monde » . La magie consiste à agir sur le monde sans que celui-ci n’agisse sur moi au moyen de stimuli extérieurs, à l’ordonner selon ma volonté, et l’on voit qu’ici Novalis est très proche de Fichte, Fichte qui « a découvert et enseigné l’usage actif de l’organe de la pensée » : « N’aurait-t-il pas découvert les lois de l’usage actif des organes en général ? L’intuition intellectuelle n’est pas autre chose » . En recourant à l’idée de magie, Novalis réinterprète donc certains concepts de l’idéalisme allemand, comme celui d’ « intuition intellectuelle », au cœur des philosophies de Kant, Fichte ou Schelling. De manière radicale, il relie celle-ci à l’imagination productrice, c’est-à-dire à la capacité qu’aurait l’esprit, à partir de représentations imaginaires, de réaliser l’idéal.
Cette réalisation de l’idéal passe non seulement par une activité spirituelle plus intense, mais également par un usage actif du corps et des organes, soumis à la volonté de l’esprit :

De la même manière que nous mouvons à volonté notre organe de pensée – modifions à volonté des mouvements – l’observons elle et ses produits – l’exprimons diversement – de la même manière que nous exprimons les mouvements de l’organe de pensée par la parole – que nous les exprimons par des gestes (…), de la même manière justement nous devons apprendre à mouvoir, à contrôler, à réunir et à isoler les organes internes de notre corps. Tout notre corps peut être simplement mis en mouvement à volonté par notre esprit. Les effets de la peur, de l’effroi – de la tristesse, de la colère – de l’envie – de la honte, de la joie, de l’imagination etc., en sont suffisamment d’indications. Mais on a surtout assez d’exemples d’hommes – qui ont réussi à maîtriser comme il le voulait des parties de leur corps qui échappent habituellement à l’emprise de la volonté. Alors chacun deviendra son propre médecin – et pourra acquérir un sentiment complet, sûr et précis de son propre corps – alors seulement l’homme sera vraiment indépendant de la nature, peut-être même en état de restaurer des membres perdus, de se tuer par un seul acte de volonté, et ainsi d’obtenir de véritables éclaircissements sur le corps – l’âme – le monde, la vie – la mort et le monde des esprits.

Il s’agit d’inverser le mouvement commun de l’activité humaine ; au lieu de laisser le monde extérieur « se jeter en nous » (Novalis utilise le verbe hereinströmen) à travers l’emploi passif de nos sens, nous devons faire l’effort de manipuler notre corps pour que notre esprit puisse « se jeter hors de nous » (herausströmen) dans un usage actif de nos organes. A plusieurs reprises, Novalis évoque la passivité actuelle de notre esprit , qui doit laisser la place à une auto-activité, celle du génie, car, peut-on lire, « le génie n’est rien d’autre que l’esprit dans l’emploi actif des organes », l’art se résumant à cette capacité à manipuler à volonté certains d’entre eux – l’œil pour le peintre, l’oreille pour le musicien, l’imagination, la parole, la sensation pour le poète –, le génie absolu se manifestant par l’emploi libre de tous les organes.
Cette conception d’un usage magique du corps sous l’emprise totale de l’esprit conditionne nombre des écrits ultérieurs du poète, qu’il s’agisse des fragments du Brouillon général, des Aphorismes politiques ou du roman Heinrich von Ofterdingen. Dans le Brouillon général, on peut lire : « MAGIE. Le mage physicien sait animer la nature et la traiter à volonté comme son corps » . Novalis ne cessera de projeter le déploiement d’une volonté spirituelle rendant possible une « organisation » absolue du corps et de la nature à travers laquelle aurait lieu une union totale de l’âme et du monde, de l’esprit et de la matière. L’organisation en question ne signifiant pas un assujettissement de la matière par l’esprit, mais leur accord ou leur harmonisation par la multiplication et l’emploi actif des « organes » ou instruments de la volonté. Dans les Fragments logologiques, il est question à plusieurs reprises d’organes qu’il s’agirait de restaurer ou de nouveaux que le mage aurait le pouvoir de faire apparaître et d’utiliser à volonté.

Suite : Romantiser le monde

© Laurent Margantin _ 7 décembre 2014

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