Oeuvres Ouvertes

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Logologie de Novalis (2)

"romantiser le monde"

Première partie

L’idéalisme magique ne peut cependant pas être défini de manière unilatérale comme la domination de l’esprit sur la nature et sur le corps. Il y a en effet chez Novalis l’intuition qu’une unité existe entre les deux sphères apparemment opposées, unité mystérieuse et inconnue, se confondant avec l’Absolu. Dans le courant de l’année 1797, soit avant de rédiger les Fragments logologiques, il avait lu les premiers essais de Schelling qui tentait de dépasser l’hypostase du Moi caractérisant la philosophie de Fichte. Schelling montre en effet que, dans la connaissance, le subjectif et l’objectif sont liés et interdépendants, au point que le philosophe pose leur unité en écrivant que « la nature est originellement identique à ce que nous reconnaissons en nous comme intelligent et conscient » . On retrouve cette idée d’unité originelle chez Novalis, toujours dans les Fragments logologiques : « Qu’est-ce que la nature ? – un index encyclopédique systématique ou plan de notre esprit » , ou encore dans les Fragments de Teplitz, cette formule plus frappante : « Le monde est un trope universel de l’esprit – son image symbolique » . Novalis affirme à plusieurs reprises qu’il existe une identité absolue entre l’esprit et le monde, entre l’idéal et le réel, identité que la conscience ne peut que pressentir. Pour la révéler, il envisage une série d’opérations posant la réversibilité de l’idéal et du réel. On pouvait déjà lire dans les Etudes de Fichte : « L’alternance de sphère est nécessaire dans une représentation achevée – Le Sensible doit être représenté comme spirituel, le Spirituel comme sensible » . Loin de vouloir définir l’idéalisme magique comme la domination de la matière par l’esprit, Novalis envisage plutôt une réciprocité entre les deux sphères, qui se aurait lieu par des passages de l’une à l’autre, comme dans ce fragment du Brouillon général :

MÉTAPHYSIQUE. Si vous ne pouvez rendre les pensées indirectement perceptibles (et au hasard), procédez donc de manière inverse en rendant les choses extérieures perceptibles directement (et volontairement) – ce qui revient à faire des choses extérieures des pensées si vous ne pouvez faire des pensées des choses extérieures. Si vous ne pouvez faire d’une pensée une âme autonome se séparant de vous – et devenue désormais étrangère -, c’est-à-dire existant à l’extérieur, alors procédez de manière inverse avec les choses extérieures – et transformez-les en pensées. Les deux opérations sont idéalistes. Celui qui les a toutes deux parfaitement en son pouvoir est l’idéaliste magique. Est-ce que l’accomplissement de chacune des deux opérations ne dépendrait pas de l’autre ?

L’idéalisme magique se fonde ici sur l’idée d’une réversibilité absolue des sphères spirituelle et sensible, alors que leur identité n’est posée que comme un idéal commandant les opérations réalisées dans un cadre spatio-temporel, par une conscience forcément limitée dans ses modes de perception et d’intellection. Il y a nécessité de la magie pour un esprit condamné à l’activité s’il veut accroître le champ de sa connaissance ; ses opérateurs sont son propre corps et son propre esprit, dont il se sert comme d’instruments lui permettant de passer d’une sphère à l’autre.
« Spiritualiser » est cependant une opération infinie, l’esprit humain n’ayant qu’un accès limité et passager à la source de son propre esprit, cet Absolu qui le dépasse. L’opération magique pour laquelle existe une réversibilité de la matière et de l’esprit ne peut donc que se reproduire indéfiniment, dans la mesure où le mage, loin de posséder un entendement supérieur, est limité par ses propres organes sensoriels et par ses facultés intellectuelles. D’où l’affirmation récurrente chez Novalis selon laquelle l’homme doit se contenter de la compréhension du conditionné et que celle de l’inconditionné est réservée à l’esprit absolu : « Seul l’incomplet peut être saisi – peut continuer à nous guider. On peut seulement jouir de ce qui est complet. Si nous voulons saisir la nature, nous devons la poser comme incomplète, afin d’accéder à un membre alternant inconnu » . De manière paradoxale mais proprement romantique, Novalis, comme Friedrich Schlegel, insiste sur le caractère forcément lacunaire de notre connaissance, seule garantie de notre perfectibilité, car c’est par la conscience d’une totalité inaccessible que notre esprit reste toujours stimulé, l’inconnu, l’inaccessible ayant pour fonction d’alimenter notre intellect, de le maintenir toujours en activité. Le philistin se caractérise en revanche par sa capacité à poser le monde qui l’entoure et son propre esprit comme connus, achevés, imperfectibles. Il est donc condamné à l’immobilisme, à la répétition des mêmes gestes et des mêmes pensées, loin de l’idéal romantique de regénération (ou de « vivification ») continuelle de l’esprit.
Dans cet échange entre le réel et l’idéal qui caractérise l’idéalisme magique, l’esprit est donc un principe mystérieux, l’inconnu auquel Novalis ne cesse de revenir comme à la source de toute pensée authentique. C’est dans un lien avec cette source d’énergie spirituelle que l’Idealrealismus (autre nom de l’idéalisme magique) peut avoir un sens, ce qu’Ernst Behler analyse en ces termes : « Ce n’est assurément pas faire fausse route que de voir dans l’élaboration d’un réalisme idéal (Idealrealismus) fondé sur l’harmonie parfaite du sujet et de l’objet – réalisme qui devient identique à la vision poétique du monde de Novalis – l’incarnation de la « très grande et très féconde idée » du poète (…) » . Il s’agit bien de fonder cette « harmonie parfaite du sujet et de l’objet » sur un rapport à l’esprit comme production infinie du sens, et non comme la matrice de schémas explicatifs clos sur eux-mêmes, propres au dogmatisme. Et c’est bien parce que le sens spirituel est infini qu’il peut y avoir romantisme dans cette relation alternée entre les sphères spirituelle et matérielle, le terme de romantisation étant proposé par Novalis dans les Fragments logologiques. Il s’agit là encore de réaliser des opérations nouvelles et innombrables :

Le monde doit être romantisé. C’est ainsi que l’on retrouvera le sens originel. Romantiser n’est qu’une potentialisation qualitative. Lors de cette opération, le Soi inférieur est identifié à un Soi meilleur. Nous sommes nous-mêmes une telle série de puissances qualitatives. Cette opération est encore totalement inconnue. Lorsque je donne au commun un sens élevé, à l’habituel un aspect mystérieux, au connu la dignité de l’inconnu, au fini une apparence infinie, alors je le romantise – L’opération s’inverse pour le plus haut, l’inconnu, le mystique, l’infini – à travers cette relation elle est logarythmisée – Elle reçoit une expression courante. Philosophie romantique. Lingua romana. Alternance d’élévation et d’abaissement.

Dans le fragment qui précède celui sur la romantisation, il est question d’une vie spirituelle qu’il s’agit de réveiller afin de retrouver le « sens originel » et de permettre ce passage continuel entre les deux niveaux, inférieur et supérieur, sensible et suprasensible : « Jadis, tout était manifestation spirituelle. A présent, nous ne voyons plus qu’une répétition sans vie que nous ne comprenons pas. Le signification du hiéroglyphe manque. Nous vivons encore du fruit de temps meilleurs » . Cette vie de l’esprit grâce à laquelle il nous serait possible de déchiffrer le monde devenu opaque (comparé à un hiéroglyphe, soit une écriture inconnue), seul le langage de la poésie peut en permettre l’apparition. Dans les Fragments logologiques, Novalis ne cesse d’associer la figure du philosophe à celle du poète, qualifié de « transcendantal ». Il y va en effet d’une représentation de l’infini que permet le langage à un certain degré d’intensité et d’accomplissement. « Chaque homme, écrit Novalis, est déjà artiste à un degré inférieur – il sent de l’intérieur vers l’extérieur et non pas de l’intérieur vers l’extérieur. La différence principale est la suivante : l’artiste a animé dans ses organes le germe de la vie autoformatrice (…) ». L’artiste, ajoute-t-il, est ainsi « capable de se servir de ses organes comme d’instruments lui permettant de modifier à volonté le monde réel » . Le langage de la poésie – mais aussi celui de la peinture ou de la musique – n’est pas un instrument permettant de reproduire une réalité extérieure, mais le vecteur d’une activité organique propre à l’artiste à travers laquelle celui-ci se modifie et modifie le monde qui l’entoure. La poésie – conçue le plus souvent par les romantiques à la fois comme source et accomplissement de la langue – est en cela essentiellement production, représentation infinie d’un sens qui ne peut apparaître que par ce passage – qualifié de « romantisation » - entre les deux sphères sensible et spirituelle. Novalis insiste ainsi à plusieurs reprises sur le fait que la véritable connaissance n’est pas l’apprentissage de données déjà précédemment découvertes, mais l’invention, la découverte de nouvelles réalités que l’esprit se doit de produire. En cela, il prend les Lumières au mot dans leur appel au dépassement des limites imposées au savoir, mais en associant à la raison l’imagination productrice propre aux arts et à la poésie à travers lesquels l’Absolu inaccessible à la connaissance rationnelle peut être infiniment approché par l’activité symbolique, seule à même de figurer cet au-delà de la représentation qui hante la philosophie. Novalis va même jusqu’à affirmer que la morale et la philosophie sont elles-mêmes des arts dans la mesure où la première impose un sens à nos actions en vue d’un idéal moral à accomplir, et la seconde sélectionne et ordonne nos pensées à partir d’une idée « artificielle » (c’est-à-dire créée par nous-mêmes) ou d’un « système du monde », et ainsi permet, par une auto-activité de l’esprit, « la représentation d’un monde purement intelligible » . L’art étant conçu sur un mode romantique comme la production d’une œuvre de l’esprit dans cette association du sensible (la vie organique de l’artiste) et du suprasensible (l’idée), il n’est pas un discipline qui ne soit, au fond, création artistique : « En vérité il existe dans tous les arts véritables Une idée – Un esprit réalise – produit de l’intérieur vers l’extérieur – le monde spirituel. Pour l’œil c’est le monde visible a priori – pour l’oreille le monde audible a priori – pour l’organe moral le monde moral a priori – pour l’organe de la pensée le monde pensable a priori, et ainsi de suite. Tous ces mondes ne sont que des expressions diverses de différents instruments d’Un esprit et de Son monde » . Toute activité humaine peut être conçue comme un art s’il y a activité d’un corps-esprit produisant un monde (« Son monde ») à partir d’une idée que Novalis qualifie de « supérieure », c’est-à-dire située au-delà de tous les dogmatismes et de tous les systèmes limités par une approche unilatérale de la réalité. Dans la mesure où la politique génère un monde (une société, une nation, une communauté) à partir d’une idée à laquelle elle obéit, elle est création artistique. Des Fragments logologiques ressort cette conception nouvelle de l’art pour laquelle « romantiser » signifie révéler la dimension artistique de toute création humaine gouvernée par une idée, mais surtout générer de nouvelles opérations à travers lesquelles toute activité de l’esprit sera artistique, car dirigée par une idée esthétique à laquelle la morale, l’économie, la politique, mais aussi les sciences obéiront. Il s’agit bien pour Novalis de « créer un monde poétique autour de soi et de vivre dans la poésie », comme il écrit dans une lettre à Caroline Schlegel .

© Laurent Margantin _ 14 décembre 2014

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