Œuvres ouvertes

Français de l’Entre-Deux

Une journée d’éloignement dans sa propre langue

Passé une partie de la journée dans une zone indistincte, entre français et créole, ou plutôt dans ce qui fait de la langue créole elle-même un pays où se croisent des mots aux origines diverses, des accents familiers ou inconnus, - langue où le français est bien là, mais greffé à puis métamorphosé par d’autres expériences géographiques et historiques, ainsi tous ces noms de plantes inconnues en Europe aux racines élucidées par l’homme du coin qui en présente une à une les vertus médicinales supposées et les usages culinaires ou les fonctions simplement sociales.

A travers tous ces mots pour moi nouveaux, aussi ceux de l’architecture locale, le « franco-créole » (terme impropre j’en suis bien conscient, mais qui me sert à mettre en valeur d’anciennes racines européennes bien présentes) est aussi vecteur de vies obscures, inconnues, celles des hommes installés ici depuis des générations. Comme ces « petits blancs » des Hauts, au village de l’Entre-Deux (entre deux rivières à fond d’abîme), anciens colons venus peut-être de Bretagne au dix-huitième siècle qui sont venus chercher la prospérité dans ces montagnes entre brume et soleil, et qui se sont appauvris et mêlés à la population d’origine malgache et africaine, anciens esclaves.

Ils sont là sur la place du village, ces hommes, chapeaux ou bérets noirs sur la tête, chemise blanche et pantalon gris, encore un peu plus endimanchés qu’un dimanche normal car ils viennent d’aller voter à la mairie à côté, et à la manière de se tenir le bras cassé la main sur la hanche, c’est aux paysans du Morvan que je pense.

Sensations mêlées de proximité et d’éloignement que provoque en moi cette scène, comme ces phrases de Chessex que je relis et qui me troublent parce qu’en elles aussi, dans ce français romand, c’est un autre usage de « ma » langue que je reconnais, et qui permet à Chessex d’entrer dans la zone fantastique à laquelle conduit inévitablement sa méditation si forte sur le crâne de Sade :

« La relique est installée à Küssnacht, dans une niche, au-dessus du lit de cuir où Andreas fait s’étendre ses proies. Mais quoi survient ? » . Dépaysement au cœur même du français, sensation d’un autre temps de la langue provoqués par cette simple question, ou par une phrase comme celle-ci, poétique par l’usage du verbe « ascensionner », pas si courant :

J’étais arrivé au Berto à quatre heures, au moment où l’après-midi vire au roux, et déjà ascensionnent des fumées dans les cassures noires des vals.

Et surtout ce beau passage, parmi d’autres aussi troublants dans Le dernier crâne de M. de Sade :

C’est parce que l’homme est seul qu’il a si terriblement besoin de symboles. D’un crâne, d’amulettes, d’objets de conjuration. La conscience vertigineuse de la fin de l’être dans la mort. A chaque instant, la ruine. Peut-être faudrait-il regarder la passion d’un crâne, et singulièrement d’un crâne hanté, comme une manifestation désespérée d’amour de soi, et du monde déjà perdu.

© Laurent Margantin _ 14 mars 2010

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